Conteur infatigable, Wladimir Granoff ne dissimulait pas sa vocation : «J’aimerais être celui dont on dise « c’est celui qui raconte des histoires ».» Ici, l’histoire de la psychanalyse, celle des événements, des idées, leurs chocs et leurs trajets, mais aussi l’histoire inépuisable des hommes, des psychanalystes du passé et de l’actualité, d’appareil ou de cabinet, des fervents de l’œuvre freudienne. Ou la sienne. Et sa personne est si présente dans le récit qu’il réussit à faire entendre la vibration très particulière de son énonciation, tout en invitant à relire Freud dans la langue où «pour chacun, on associe le mieux : la langue de son inconscient».
Wladimir Granoff a été une des figures majeures du mouvement psychanalytique français. Membre de la Société française de psychanalyse, il contribua activement, sous l’égide de Jacques Lacan, à l’extraordinaire effervescence de cette société durant les dix années brillantes de son existence, que beaucoup considèrent comme l’âge d’or de la psychanalyse en France.

Psychanalyste didacticien alors qu’il a à peine trente ans, Wladimir Granoff sera tôt reconnu comme un maître par des élèves de Lacan qui lui demandent : «Apprenez-nous l’analyse.» C’est sa passion exigeante pour la psychanalyse qui l’a décidé à suivre Lacan dès la première heure. Il ne reniera jamais son admiration ni sa dette envers celui qui sut l’arracher, lui et certains de sa génération, à l’«orthodoxie» où se fanait la pensée freudienne. Articles devenus introuvables, nombreux inédits (conférences, extraits de sa correspondance, entretiens), les textes de Wladimir Granoff ici réunis traitent tous de la clinique et de la pratique psychanalytiques. Un récit de cas interroge les résistances de l’analyse et montre à l’œuvre le praticien d’exception qu’il fut durant cinq décennies. Des propos à bâtons rompus jettent un éclairage nouveau sur la formation des analystes, l’histoire des transferts et des techniques depuis Ferenczi, Klein, jusqu’aux praticiens qu’il côtoya, Balint, Winnicott, Dolto et Lacan. Enfin, ses lettres révèlent cette radicale nécessité, le désir d’analyse, qui le posséda toute sa vie, lui qui ne pouvait renoncer à faire entendre sa parole, celle de «l’enfant qui demande plus à être compris qu’aimé». Une grande voix de la psychanalyse en France, susceptible de nourrir les débats sur le statut du psychanalyste, le portrait d’un Granoff avec sa vibration et son intensité toujours singulières.

Dans Psychanalyse et Télépathie (1921), Freud évoque certaines analyses au cours desquelles ses patients lui rapportent des phénomènes qui relèvent pour lui de la «transmission de pensée». Comment a-t-il été amené à les identifier ainsi ? Comment les a-t-il nommés ? Quelle place, quelle valeur ou quelle portée leur a-t-il accordées dans sa théorie ?

Wladimir Granoff et Jean-Michel Rey – respectivement psychanalyste et philosophe – se proposent de ressaisir cette dimension encore peu explorée et pourtant essentielle de la pensée freudienne. Ils commentent les différentes positions esquissées par Freud, ses investigations sur la transmission de pensée, mais aussi sur l’occulte, la télépathie, certaines superstitions. Autant de phénomènes qui ont permis au fondateur de la psychanalyse de mettre à l’épreuve ses concepts, ses hypothèses et de redistribuer les frontières reconnues du psychisme en donnant droit de cité à un matériel hétéroclite.

Ce travail est aussi l’occasion pour les auteurs de revenir sur l’élaboration de la psychanalyse comme discipline : son vocabulaire, sa manière de désigner les «faits», ses procédures, ses modalités de développement, ses emprunts à la littérature. Une discipline où les façons de dire et de nommer occupent une place de tout premier plan ; où, par conséquent, les questions de traduction et d’appropriation représentent, aujourd’hui encore, un enjeu majeur.

Parmi les nombreux textes de Wladimir Granoff (1924-2000), nous n’en avons retenu que quelques-uns pour constituer ce recueil qui ne prétend donc pas donner une vue d’ensemble des travaux et des intérêts de l’auteur.
Trois noms. Celui de Lacan d’abord. L’entretien «Propos sur Jacques Lacan» donnera au lecteur une idée de ce que fut la relation, intense, difficile, comme l’est tout amour qui connaît la déception, entre Granoff et Lacan.
Ferenczi : Granoff fut le premier à faire connaître en France cet analyste d’exception.
Freud enfin, dont Granoff resta tout au long de sa vie un lecteur fervent. Sa lecture n’était pas celle d’un universitaire ou d’un «freudologue». Ce polyglotte à la croisée des langues , également exercé à la pratique du russe, de l’allemand, de l’anglais, du français, se montra singulièrement attentif à la langue de Freud et en conséquence aux problèmes que pose sa traduction, comme si, pour lui, il n’y avait d’autre voie d’accès à la pensée que ce qui s’inscrit dans les langues et voyage à travers elles. Le méconnaître, ce serait déjà s’apprêter à «quitter Freud», ce à quoi Granoff ne se résolut jamais.
On trouvera en fin de volume les hommages rendus à ses deux vieux compagnons de ce qui, à un moment particulièrement chaud de l’histoire de la psychanalyse, s’appela la «troïka» : François Perrier et Serge Leclaire.