– 9 – 
Il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir (lorsqu’il est plein).
Si l’on aiguise une lame, bien qu’on l’explore avec la main, on ne pourra la conserver constamment (tranchante).
Si une salle est remplie d’or et de pierres précieuses, personne ne pourra les garder.
Si l’on est comblé d’honneurs et qu’on s’enorgueillisse, on s’attirera des malheurs.
Lorsqu’on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il faut se retirer à l’écart.
Telle est la voie du ciel.

« A ce livre, je souhaite des lecteurs simples et honnêtes, ennemis acharnés des idées toutes faites.

Ils se satisferaient de n’être que mille expressions silencieuses de l’agir naturel, seulement occupés à contempler l’invisible sur fond d’abîme, dans une conscience ferme et tranquille, présents aux aspects manifestés du monde.

Ces gens, serviteurs de l’invisible, prêteraient l’oreille pour discerner, à travers la rumeur insignifiante, la parole authentique qui sans grammaire et sans bruit monte jusqu’au coeur. A la suggestion des monts couronnés de forêts, se reflétant confusément dans le fleuve, ils traceraient des calligrammes pour exprimer moins les êtres que leur origine et leur forme, leur parcours et les relations qu’ils entretiennent entre eux.

Ces hommes merveilleux sont des gens de coeur, incapables de distinguer entre leur coeur et leur esprit. Ils sont heureux de vivre et contents de tout, bons avec les bons et bons avec les méchants, sans amour et sans haine, ne rejetant rien et n’abandonnant personne, attachés à maintenir et à parfaire une abnégation propre, seul fondement d’une relation authentique.

Ils se passionnent avec discernement et se rendent invulnérables par ce détachement. Toujours vides, toujours présents, toujours disposés pour une plénitude. A ceux qui les approchent, ils permettent de traverser dans le souiller le vase offert de leur coeur.

Ayant fait l’expérience de Vide, ils ne vont pas aux Ecoles et ne recherchent pas un Maître. Ils apprennent plutôt à désapprendre et se trouvent bien de se conformer au précepte :

Regardez le Simple et embrassez le Brut

Soyez désintéressés et soyez sans désirs

Ils rient des arguments qu’on essaye sur eux. Ils écartent de la main les réfutations qu’on fait de leur manière de vivre. Sans mépris et sans condescendance, établis en eux-mêmes, ils balayent le cercle de leurs contradicteurs :

Parlez, supputez à l’infini

Mieux vaut garder le Centre

La cascade des mots éloigne du centre et de l’origine, qui ne sont qu’une seule et même chose. En se multipliant, les mots se perdent dans l’irréel et nous avec.

Leur humilité foncière les a enracinés en pleine terre et les soumet toujours aux contraintes bienheureuses d’une existence singulière. Ils puisent dans l’humus, mais s’appuient sur leur tige, pour monter le long de leur nature particulière. Ainsi, faisant de la nécessité naturelle leur vertu personnelle, vont-ils à la rencontre de la lumière que le ciel splendide déverse sur leur croissance. Ils accomplissent les promesses d’un destin propre inséparable du reste du monde.

Fleurs écloses soudain, fruits lentement formés, alourdis de tant de soleils et de pluie comme des apports de la terre, ils sont, avant de s’en aller, les gardiens de cette semence, toujours la même, d’où ils sont venus.

Lecteurs occasionnels, vous allez découvrir par vous-mêmes, à loisir, les pages qui s’ouvrent. Si vous vous ouvrez vous-mêmes à ce qui s’ouvre pour vous, peut-être pressentirez-vous que la Vertu commande d’aller, sans s’attarder dans nos erreurs, à la vie. »

– 8 – 
L’homme d’une vertu supérieure est comme l’eau.
L’eau excelle à faire du bien aux êtres et ne lutte point.
Elle habite les lieux que déteste la foule.
C’est pourquoi (le sage) approche du Tao.
Il se plaît dans la situation la plus humble.
Son cœur aime à être profond comme un abîme.
S’il fait des largesses, il excelle à montrer de l’humanité.
S’il parle, il excelle à pratiquer la vérité.
S’il gouverne, il excelle à procurer la paix.
S’il agit, il excelle à montrer sa capacité.
S’il se meut, il excelle à se conformer aux temps.
Il ne lutte contre personne ; c’est pourquoi il ne reçoit aucune marque de blâme.

– 7 –

Le ciel et la terre ont une durée éternelle.
S’ils peuvent avoir une durée éternelle, c’est parce qu’ils ne vivent pas pour eux seuls. C’est pourquoi ils peuvent avoir une durée éternelle.
De là vient que le saint homme se met après les autres, et il devient le premier.
Il se dégage de son corps, et son corps se conserve.
N’est-ce pas qu’il n’a point d’intérêt privés ?
C’est pourquoi il peut réussir dans ses intérêts privés.

– 5 –

Le ciel et la terre n’ont point d’affection particulière. Ils regardent toutes les créatures comme le chien de paille (du sacrifice).

Le saint homme n’a point d’affection particulière ; il regarde tout le peuple comme le chien de paille (du sacrifice).

L’être qui est entre le ciel et la terre ressemble à un soufflet de forge qui est vide et ne s’épuise point, que l’on met en mouvement et qui produit de plus en plus (du vent).

Celui qui parle beaucoup (du Tao) est souvent réduit au silence.

Il vaut mieux observer le milieu.

– 4 –

Le Tao est vide ; si l’on en fait usage, il paraît inépuisable.

Ô qu’il est profond ! Il semble le patriarche de tous les êtres.

Il émousse sa subtilité, il se dégage de tous liens, il tempère sa splendeur, il s’assimile à la poussière.

Ô qu’il est pur ! Il semble subsister éternellement.

J’ignore de qui il est fils ; il semble avoir précédé le maître du ciel.

Texte fondateur du taoïsme, le Lao Tseu, connu également sous le titre de Tao te King (Livre de la Voie et de la Vertu), est aujourd’hui encore l’une des clefs les plus précieuses pour pénétrer la pensée chinoise. Ce grand classique se présente ici sous un nouveau visage, grâce au travail du sinologue Jean Lévi, qui s’est penché sur les versions les plus anciennes de ce texte, calligraphiées sur bambou ou sur soie, récemment retrouvées. Ces manuscrits offrent la particularité remarquable d’inverser l’ordre des parties (« Le Livre de la Vertu » y précède le « Livre de la Voie ») et d’être complétés par un autre texte : les Quatre canons de l’empereur jaune. Accompagnée de commentaires éclairants, cette nouvelle traduction permet de saisir toute l’ampleur de la pensée taoïste jusque dans ses versants politiques et stratégiques : la Voie se fait Loi.

– 3 –
En n’exaltant pas les sages, on empêche le peuple de se disputer.
En ne prisant pas les biens d’une acquisition difficile, on empêche le peuple de se livrer au vol.
En ne regardant point des objets propres à exciter des désirs, on empêche que le cœur du peuple ne se trouble.
C’est pourquoi, lorsque le saint homme gouverne, il vide son cœur, il remplit son ventre (son intérieur), il affaiblit sa volonté, et il fortifie ses os.
Il s’étudie constamment à rendre le peuple ignorant et exempt de désirs.
Il fait en sorte que ceux qui ont du savoir n’osent pas agir.
Il pratique le non-agir, et alors il n’y a rien qui ne soit bien gouverné.


Dans le monde, lorsque tous les hommes ont su apprécier la beauté (morale), alors la laideur (du vice) a paru. Lorsque tous les hommes ont su apprécier le bien, alors la mal a paru. C’est pourquoi l’être et le non-être naissent l’un de l’autre.
Le difficile et le facile se produisent mutuellement.
Le long et le court se donnent mutuellement leur forme.
Le haut et le bas montrent mutuellement leur inégalité.
Les tons et la voix s’accordent mutuellement.
L’antériorité et la postériorité sont la conséquence l’une de l’autre.
De là vient que le saint homme fait son occupation du non-agir.
Il fait consister ses instructions dans le silence.
Alors tous les êtres se mettent en mouvement, et il ne leur refuse rien.
Il les produit et ne se les approprie pas.
Il les perfectionne et ne compte pas sur eux.
Ses mérites étant accomplis, il ne s’y attache pas.
Il ne s’attache pas à ses mérites ; c’est pourquoi ils ne le quittent point.

Lao Tseu, qui aurait vécu six siècles avant notre ère, est avec Confucius, dont il fut le contemporain, le personnage le plus illustre de l’antiquité chinoise. Quant au Tao Te King qui lui est attribué, sur des bases d’ailleurs moins historiques que légendaires, c’est sans aucun doute l’ouvrage le plus souvent traduit de toute la littérature extrême-orientale.
Ces quelque cinq mille caractères chinois ont donné lieu à d’innombrables traductions et interprétations. La présente version se situe résolument dans la perspective d’une adaptation de l’antique sagesse à notre monde et à notre langage contemporains. Plus que jamais, en effet, notre conscience occidentale a besoin d’entendre ces paroles fascinantes, porteuses du secret spirituel de l’Orient.

 

– 1 – 
La voie qui peut être exprimée par la parole n’est pas la Voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n’est pas le Nom éternel.
(L’être) sans nom est l’origine du ciel et de la terre ; avec un nom, il est la mère de toutes choses.
C’est pourquoi, lorsqu’on est constamment exempt de passions, on voit son essence spirituelle ; lorsqu’on a constamment des passions, on le voit sous une forme bornée.
Ces deux choses ont une même origine et reçoivent des noms différents. On les appelle toutes deux profondes. Elles sont profondes, doublement profondes. C’est la porte de toutes les choses spirituelles.

La voie et sa vertu

Malgré son contenu très bref, le Tao-tê-king, attribué par la tradition au philosophe Lao-tzeu, a joué un rôle particulièrement important dans l’histoire de la civilisation chinoise. Dès le IVe et le IIIe siècle avant J.-C., son influence était considérable.

La prodigieuse fortune du Tao-tê-king a été due en partie à sa forme littéraire, et singulièrement au fait qu’il abonde en aphorismes et en paradoxes susceptibles d’être pris soit à la lettre, soit au sens figuré. D’où la possibilité pour les philosophes des écoles les plus diverses de se réclamer de lui ; d’où, aussi, le nombre étonnant de proverbes courants qui sont tirés de ce livre.

Texte chinois présenté et traduit par François Houang et Pierre Leyris

« Pour gouverner les hommes et servir le Ciel,
rien de mieux que la modération.
Pratiquer la modération signifie
se conformer de bonne heure à la Voie.
Se conformer de bonne heure à la Voie
signifie accumuler beaucoup de force vitale (vertu).
Qui a accumulé beaucoup de force vitale,
il n’y a rien dont il ne soit capable.
S’il n’y a rien dont il ne soit capable,
il ne connaît pas les limites de son pouvoir.
Qui ne connaît pas ces limites
peut posséder un royaume. »

Le Tao-Te king, « Livre (king) de la Voie (Tao) et de la Vertu (Te) », l’ouvrage fondateur du taoïsme philosophique, est attribué à Lao-tseu. Selon la légende, Lao-Tseu aurait rencontré Confucius et lui aurait tenu des propos obscurs, ce qui aurait fait dire à ce dernier que Lao-Tseu était « insaisissable comme un dragon ». Entre légende ou réalité, nul ne peut trancher. Mais reste un livre sacré, lui aussi sibyllin, que Marcel Conche, grand philosophe contemporain, a traduit et commenté pour nous, afin d’éclaircir la Voie taoïste de la sagesse en rapprochant la philosophie orientale, qui nous est souvent étrangère, de la philosophie des Antésocratiques, dont Lao-Tseu aurait été le contemporain. En guise d’introduction au texte intégral, Marcel Conche distingue et développe les principaux points de la philosophie taoïste, afin de baliser la lecture de ce texte ardu et essentiel de points de lumière indispensables à la compréhension du texte. Puis, au gré de réflexions, il s’ancre sur certaines notions qu’il développe, comme le rapport de la violence et de la civilisation, et compare aux autres points de vue philosophiques.
Marcel Conche commente le sens du livre, la sagesse, comment l’acquérir selon Lao Tseu. Les éclaircissements apportés permettent enfin de comprendre et d’assimiler les principes de la philosophie taoïste, et font du Tao-Te king un livre accessible digne de figurer parmi les classiques de la philosophie antique. Le Tao-Te king enrichit la pensée occidentale de points de vue différents, d’un autre âge et d’une autre aire culturelle, qui peuvent nous aider à penser les problèmes de notre temps et de notre culture.