Qui était véritablement Freud ? Un théoricien à prétentions scientifiques détaché des soucis de la clinique, ou un clinicien génial, inventeur d’une nouvelle technique dont il a tracé en même temps les grandes lignes théoriques ? Un maître jaloux de son autorité prêt à exclure tous ceux qui lui résistent – tels Abraham et Jung – ou un praticien soucieux de transmettre son savoir clinique et théorique, préoccupé, donc, par la question de la formation ? Un père de famille de l’ancien temps, entouré d’un vaste cercle d’amis ou un éternel déçu des rapports humains, qu’il s’agisse de ses propres fils ou de ses disciples et amis?

À ces questions, Paul Roazen tente d’apporter des éléments de réponse à travers une galerie de portraits d’anciens patients de Freud qu’il a pu rencontrer, après avoir, dans un livre précédent (Mes rencontres avec la famille de Freud) esquissé ceux de quelques membres de sa famille. Le souci – et l’ambition – de l’auteur est d’offrir un contrepoids à l’image publique et officielle de l’inventeur de la psychanalyse, telle qu’elle apparaît dans ses nombreux écrits publiés, mais aussi par le truchement de la fiction que ses héritiers les plus orthodoxes ont essayé d’imposer.

De ces descriptions de personnages dont certains ont laissé leur nom dans l’histoire de la psychanalyse, émergent des figures tantôt passionnées et tragiques, comme Ruth Brunswick, tantôt d’une authenticité émouvante comme Albert Hirst, ou encore profondément originales tels les époux Strachey.

Freud était-il freudien ? Les conseils et les règles qu’il donnait à ses élèves, les suivait-il lui même ? Fallait-il vraiment être cultivé pour devenir son analysant ? Quelle opinion avait-il de l’homosexualité? De la science ? Du théâtre ? De la formation des analystes ? De la durée de la cure ?

« Impuissance. Trois mois. » écrivait-il à l’un de ses disciples à qui il adressait un patient. Mais aussi : « Une analyse peut durée des années » , et : « Certains patients devront avoir recours à l’analyse tout au long de leur vie »…

Ainsi l’auteur de la Saga freudienne dessine t-il la figure du plus rigoureux et du moins orthodoxe des praticiens de la psychanalyse – son inventeur lui-même, bien placé s’il en est pour savoir que l’analyse se pratique au cas par cas et que l’analyse doit d’abord se plier au savoir de l’inconscient. En témoignent ici les portraits aussi variés que contradictoires que font du maître ses patients et ses élèves.

« Certes, on doit pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils ne soient pendus » : cette boutade de Heine, Freud aimait la répéter à ses disciples qui, parfois, devinrent des dissidents. L’école freudienne compta autant de fidèles que de rebelles à la « monarchie absolue » de sa majesté Sigmund. Le « toi aussi, mon fils » dut résonner maintes fois dans l’appartement du 19, Berggasse. Freud accusait ses anciens élèves de « déviation », de plagiat et faisait remarquer que ses disciples étaient comme « des chiens. Ils prennent un os sur la table, et la mâchonnent tout seuls dans un coin. Mais c’est mon os ! »

Les uns, tels Alfred Adler et Wilhelm Stekel, étaient des déserteurs ou des « animaux nuisibles » ; d’autres, tel Otto Rank, mimaient la trahison de Brutus ; d’autres encore, à l’instar de Carl Gustav Jung, poursuivaient « sans scrupules leurs intérêts personnels ». Même les femmes, d’ordinaire si dévouées, ne tardèrent pas à partir à la conquête du pouvoir. Qu’elles se nomment Ruth Mack Brunswick, Hélène Deutsch ou Melanie Klein, elles voulurent instaurer, en psychanalyse, le « régime de cotillons » que Freud abhorrait…

Abandonnons un instant les devant de la scène psychanalytique avec son cortège de complexes et de névroses pour pénétrer dans les coulisses de l’histoire. Là se joue ce que Freud nomma la « tragédie de l’ingratitude ». La saga freudienne, avouons-le, ne manque pas de piquant.

Un ouvrage passionnant, rédigé à partir d’archives freudiennes récemment disponibles, en particulier diverses correspondances de Freud lui-même avec ses disciples. Les auteurs se penchent sur la naissance de la psychanalyse et nous présentent la véritable histoire d’une pensée et d’un mouvement accouchés dans la douleur qui n’ont pas fini de marquer notre histoire. Dans la polémique actuelle suscitée par la parution du Livre noir de la psychanalyse, cet ouvrage peut apporter quelques éclaircissements.