On l’imagine souvent retiré dans sa tour pour caresser les muses et élaborer une sagesse intemporelle. Mais Montaigne ne peut se résumer à l’image du philosophe voué à la contemplation. Cest un seigneur à la tête d’un vaste domaine, avec ses paysans, ses vignes et ses champs. Un gentilhomme pétri de culture nobiliaire, dont il brave les certitudes pour leur substituer un idéal inédit : conquérir la grandeur dans la «médiocrité» d’une existence ordinaire. Un ancien magistrat aussi, pénétré d’un riche savoir juridique, qu’il mit pour un temps en œuvre au Parlement de Bordeaux, ville dont il deviendra le maire. Un acteur politique surtout, happé par la tourmente des guerres de religion, la violence des haines confessionnelles et la hantise de la mort qui ensanglante la France.
On ne peut comprendre, écrit Arlette Jouanna, le destin singulier de cet homme d’exception sans mettre en miroir les différentes figures qui composent sa personnalité et le terroir historique dans lequel elles s’enracinent. Cest d’un regard d’historien qu’il faut en effet redécouvrir son itinéraire tumultueux et la fascinante diversité d’une pensée toujours en mouvement.
Si Montaigne nous parle encore, c’est qu’au milieu des troubles civils, il en appelle à la «raison publique» pour transcender les intolérances ; c’est qu’il invite à affranchir l’esprit du poids des conventions arrêtées et des préjugés invincibles. Ni le vestige d’un passé révolu, ni le prédicateur d’un individualisme hédoniste, mais tout simplement notre contemporain.

«Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m’être entretenu tant d’heures oisives à pensements si utiles et agréables? Moulant sur moi cette figure, il m’a fallu si souvent dresser et composer pour m’extraire, que le patron s’en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait. Livre consubstantiel à son auteur.»
(II, 18, «Du démentir»)

«Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m’être entretenu tant d’heures oisives à pensements si utiles et agréables? Moulant sur moi cette figure, il m’a fallu si souvent dresser et composer pour m’extraire, que le patron s’en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait. Livre consubstantiel à son auteur.»
(II, 18, «Du démentir»)

«Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m’être entretenu tant d’heures oisives à pensements si utiles et agréables? Moulant sur moi cette figure, il m’a fallu si souvent dresser et composer pour m’extraire, que le patron s’en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait. Livre consubstantiel à son auteur.»
(II, 18, «Du démentir»)

Il fut gentilhomme, propriétaire terrien, voyageur, maire de Bordeaux, courtisan, négociateur au service de ses rois. Il fut aussi un lecteur éclairé, l’auteur d’un livre unique, et pendant plus de vingt ans, sur plus de mille pages, le bâtisseur de sa propre image, celle d’un homme retiré, jouissant d’un exil intérieur propice à l’exercice du jugement. C’est dans l’espace qui s’étend entre ces deux figures, l’homme à cheval et l’homme de papier, qu’il faut appréhender Les Essais. Grand amateur de livres, Montaigne juge sévèrement «l’écrivaillerie» de son temps et combat la culture livresque lorsqu’elle conduit au pédantisme. Familier des interminables périodes de ses confrères en «parlerie», il use d’un langage «coupé», d’un style primesautier – «soldatesque», dit-il. Non content d’inventer une forme, l’essai, il se dote d’une écriture qui est le truchement de son âme et, on le sent bien, l’exact reflet de la vivacité de son esprit. De sorte qu’il ne nous enseigne pas : il nous parle – de lui, de l’humain à travers lui, et donc de nous. D’une voix et sur un ton jusqu’alors inouïs, et peu entendus depuis, il sape en ironiste le conformisme intellectuel et, le premier, revendique pour chacun le droit à l’esprit critique et au libre examen dans tous les domaines (celui de la foi excepté). Montaigne est à l’Humanisme ce que le franc-tireur est aux troupes régulières : on ne le trouve jamais là où on l’attend, et c’est le gage de sa survie. C’est pourquoi, alors que tant d’ouvrages contemporains sont oubliés, Les Essais demeurent un livre vivant.
Ce livre, on le publie ici d’après la seule version imprimée de l’ultime état du texte : l’édition posthume de 1595, aujourd’hui majoritairement considérée comme la plus proche du dessein de l’auteur. Afin d’en faciliter la lecture, les notes sur le vocabulaire et la syntaxe, ainsi que la traduction des citations, figurent au bas des pages. Les sentences peintes sur les poutres de la «librairie» de Montaigne et les notes qu’il a portées dans les marges de ses livres complètent le volume.

Michel de Montaigne

Né le 28 février 1533 à Bordeaux. Son père a fait les guerres d’Italie. Il a un  précepteur allemand qui lui a toujours parlé en latin. Il a eu son bac et est magistrat à 21 ans après avoir fait des études de droit. Ami du poète Etienne de la Boétie.

Deux évènements l’ont incité à écrire ses essais : le chagrin de la mort de son père et celle de la Boétie ainsi que son envie de se faire connaître. Il se retire chez lui et écrit mais souffre de calculs rénaux et part en voyage. Pendant ce temps il est élu maire de Bordeaux mais refuse. Il accepte convaincu par le roi. Il est réélu maire. Il est catholique mais tolérant. C’était l’ami d’Henri de Navarre.

Dans ses Essais (1571), il y fait son autoportrait, parle beaucoup de la mort, est contre la torture et les procès pour sorcellerie et contre la colonisation de l’Amérique car selon lui elle amène a des violences incroyables. Montaigne est un héritier de l’humanisme mais est presque déjà un penseur baroque car il constate que dans le monde, rien n’est stable.

La Société Internationale des Amis de Montaigne (S.I.A.M.) est une association loi 1901, fondée en juin 1912. L’association a pour objet l’étude et la promotion de l’oeuvre de Montaigne. Constituée d’environ 200 membres, allant de l’universitaire chevronné au lecteur curieux d’en savoir plus sur les Essais, sur Montaigne et son temps, sa principale production depuis un siècle est le Bulletin (B.S.A.M.). Les abonnés sont des particuliers ou des bibliothèques, principalement en France, en Italie, aux Etats-Unis, au Canada et au Japon.

Nous devons à André Lanly, éminent philologue et professeur émérite à l’université de Nancy, d’avoir servi l’un des monuments les plus difficiles à déchiffrer de la littérature française en osant lui donner sa forme moderne. C’en est fini des obstacles de l’orthographe, du doute sur le sens des mots, de l’égarement suscité par la ponctuation. Lire ce chef-d’œuvre devient ici un pur bonheur.

«Ce ne sont pas mes actes que je décris, c’est moi, c’est mon essence. J’estime qu’il faut être prudent pour juger de soi et tout aussi scrupuleux pour en porter un témoignage soit bas, soit haut, indifféremment. S’il me semblait que je suis bon et sage, ou près de cela, je l’entonnerais à tue-tête. Dire moins de soi que la vérité, c’est de la sottise, non de la modestie. Se payer moins qu’on ne vaut, c’est de la faiblesse et de la pusillanimité, selon Aristote. Aucune vertu ne se fait valoir par le faux, et la vérité n’est jamais matière d’erreur. Dire de soi plus que la vérité, ce n’est pas toujours de la présomption, c’est encore souvent de la sottise. Être satisfait de ce que l’on est et s’y complaire outre mesure, tomber de là dans un amour de soi immodéré est, à mon avis, la substance de ce vice [de la présomption]. Le suprême remède pour le guérir, c’est de faire tout le contraire de ce que prescrivent ceux qui, en défendant de parler de soi, défendent par conséquent d’appliquer sa pensée à soi. L’orgueil réside dans la pensée. La langue ne peut y avoir qu’une bien lègère part.»
Les Essais, Livre II, chapitre VI.