Dans la Chine du IIIe siècle de notre ère Hi K’ang faisait partie d’une cercle de poètes surnommés « Les sept Sages de la Forêt de Bambous ». Son attitude taoïste d’esprit libertaire a marqué l’histoire du Pays du Milieu. Comme il est relativement peu connu en Occident, il nous semble pertinent de le présenter à nos contemporains.

Bien que vivant hors des normes sociales, “Les Sept Sages” étaient relativement respectés. Ce respect se maintient pendant plus de huit siècles et les noms d’Hi Kang ou Jouan Tsi sont devenus synonymes d’une vie belle et rebelle. Leurs voix sont toujours actuelles…

La tradition littéraire et artistique qui s’est établie sur ces Sept Sages les dépeint comme des taoïstes libres, asociaux ou mêmes anarchistes, faisant fi des rites et des institutions confucianistes en général. Ils se réunissent chez Xi K’ang et choquent leurs contemporains en s’enivrant, en se promenant nus ou en urinant en public.
Ce sont les lectures de Lao Tseu et de Tchouang Tseu qui ont fait découvrir à Hi K’ang la vie sans entraves et la “conduite dans la Voie”. Il préfère alors s’abandonner à sa nature propre, en suivant ce qui lui plaît et non ce qu’il pourrait craindre.
Par “l’agir sans agir” on agit selon sa vraie nature. On avance alors sans laisser de traces, imprégné par l’immanent Tao.
“Il n’y a rien hors du spontané” disait Jouan Tsi, un des Sept Sages. Il s’agit du tseu jan, la nature propre… La spontanéité d’être ainsi. L’essence de la réalité d’être tel par soi-même. C’est la spontanéité de l’être libéré du carcan des règles d’une société pesante.
Hi K’ang écrivit aussi un essai intitulé “Se délivrer des sentiments personnels” où, tout en recommandant l’introspection et la solitude de l’homme sans affaires, il met en garde contre l’égoïsme. D’ailleurs, Lao Tseu n’a-t-il pas observé : “Sans la personne, pas de danger” ?… Et Tchouang Tseu : “S’oublier soi-même c’est entrer dans le Ciel”.

Il s’agit de retourner à l’état originel. La libération de la personne passe par le fait d’être libéré de sa personne.

Le mouvement lettré des « Sept Sages de la forêt de bambous » (Zhulin qixian) réunis autour du poète-musicien Xi Kang (223-262) représente par son anticonformisme affiché et sa grande liberté d’esprit le courant « sentimentaliste » (Feng Youlan) mais profond du néo-taoïsme. Xi Kang, issu d’une riche famille, fut élevé dans la plus pure tradition confucéenne, mais se sentant attiré par le taoïsme, il s’adonna à l’art de nourrir le principe vital (yangxing) puis voyagea de 240 à 245, voyages au cours desquels il rencontra des ermites, tels Wang Lie, qui lui enseignèrent des techniques respiratoires. Revenu chez lui, il réunit autour de lui à Shanyang dans le Henan le poète Ruan Ji (210-263) et son neveu Ruan Xian, le poète Liu Ling (221-300), grand amateur de vin et adepte d’un certain naturisme, ainsi que Xiang Xiu (mort en 300), Wang Rong (234-305) et Shan Tao (203-283). Adepte des conversations épurées, ces « lettrés bohèmes » (J. Gernet) cherchent dans l’ivresse l’harmonie avec le monde et l’union avec le Tao. Leur idéal consiste à suivre leurs impulsions et à toujours agir de façon spontanée.

Jean-Christophe Demariaux « Le Tao », éditions du Cerf/Fides, collection « Bref », 1990