« A ce livre, je souhaite des lecteurs simples et honnêtes, ennemis acharnés des idées toutes faites.

Ils se satisferaient de n’être que mille expressions silencieuses de l’agir naturel, seulement occupés à contempler l’invisible sur fond d’abîme, dans une conscience ferme et tranquille, présents aux aspects manifestés du monde.

Ces gens, serviteurs de l’invisible, prêteraient l’oreille pour discerner, à travers la rumeur insignifiante, la parole authentique qui sans grammaire et sans bruit monte jusqu’au coeur. A la suggestion des monts couronnés de forêts, se reflétant confusément dans le fleuve, ils traceraient des calligrammes pour exprimer moins les êtres que leur origine et leur forme, leur parcours et les relations qu’ils entretiennent entre eux.

Ces hommes merveilleux sont des gens de coeur, incapables de distinguer entre leur coeur et leur esprit. Ils sont heureux de vivre et contents de tout, bons avec les bons et bons avec les méchants, sans amour et sans haine, ne rejetant rien et n’abandonnant personne, attachés à maintenir et à parfaire une abnégation propre, seul fondement d’une relation authentique.

Ils se passionnent avec discernement et se rendent invulnérables par ce détachement. Toujours vides, toujours présents, toujours disposés pour une plénitude. A ceux qui les approchent, ils permettent de traverser dans le souiller le vase offert de leur coeur.

Ayant fait l’expérience de Vide, ils ne vont pas aux Ecoles et ne recherchent pas un Maître. Ils apprennent plutôt à désapprendre et se trouvent bien de se conformer au précepte :

Regardez le Simple et embrassez le Brut

Soyez désintéressés et soyez sans désirs

Ils rient des arguments qu’on essaye sur eux. Ils écartent de la main les réfutations qu’on fait de leur manière de vivre. Sans mépris et sans condescendance, établis en eux-mêmes, ils balayent le cercle de leurs contradicteurs :

Parlez, supputez à l’infini

Mieux vaut garder le Centre

La cascade des mots éloigne du centre et de l’origine, qui ne sont qu’une seule et même chose. En se multipliant, les mots se perdent dans l’irréel et nous avec.

Leur humilité foncière les a enracinés en pleine terre et les soumet toujours aux contraintes bienheureuses d’une existence singulière. Ils puisent dans l’humus, mais s’appuient sur leur tige, pour monter le long de leur nature particulière. Ainsi, faisant de la nécessité naturelle leur vertu personnelle, vont-ils à la rencontre de la lumière que le ciel splendide déverse sur leur croissance. Ils accomplissent les promesses d’un destin propre inséparable du reste du monde.

Fleurs écloses soudain, fruits lentement formés, alourdis de tant de soleils et de pluie comme des apports de la terre, ils sont, avant de s’en aller, les gardiens de cette semence, toujours la même, d’où ils sont venus.

Lecteurs occasionnels, vous allez découvrir par vous-mêmes, à loisir, les pages qui s’ouvrent. Si vous vous ouvrez vous-mêmes à ce qui s’ouvre pour vous, peut-être pressentirez-vous que la Vertu commande d’aller, sans s’attarder dans nos erreurs, à la vie. »