Et un jeune dit : « Parle-nous de l’Amitié ». Votre ami est la réponse à vos besoins.
Il est votre champ dont les semailles sont amour et la moisson, reconnaissance.
Au foyer de votre ami, votre couvert est toujours mis et auprès de sa cheminée, il y a toujours une place pour vous réchauffer.
Car vous venez à lui pour apaiser votre faim et vos chagrins.
Lorsque votre ami vous confie ses pensées ne craignez pas de le critiquer et ne vous retenez pas de l’encourager.
Et quand il ne dit mot que votre coeur ne cesse d’écouter ce qui palpite dans son coeur ;
Car en amitié, toute pensée, envie et attente naissent muettes, et se partagent avec une joie discrète.
Quand vous devez vous séparer de votre ami, que l’heure des adieux ne vous afflige que peu ;
Car ce que vous aimez le plus en sa présence pourra vous paraître plus limpide en son absence, car le sommet est plus visible de la plaine pour celui qui gravit la colline.
Et il n’est de but dans l’amitié, si ce n’est l’approfondissement de l’esprit.
Car l’amour qui n’aspire pas à révéler son propre mystère n’est point amour mais un filet jeté sur une prise de futilités.
Et que le meilleur de vous même soit pour votre ami.
S’il doit connaître le reflux de votre marée, qu’il en connaisse aussi le flux.
Car à quoi bon un ami auquel vous ne feriez appel que pour tuer le temps ?
Recherchez toujours sa compagnie pour des heures pleines de vie.
Car il lui appartient de combler votre besoin, mais non point votre vide.
Et dans la douceur de l’amitié qu’il y ait rire, et partage de plaisirs.
Car dans la rosée des petites choses le coeur retrouve son petit matin et ainsi il s’en trouve rafraîchi.

Khalil Gibran, Le Prophète

Et un orateur dit : « Parle-nous de la Liberté ».
Et il répondit :
« A la porte de la cité et au coin du feu dans vos foyers je vous ai vus vous prosterner et adorer votre propre liberté,
Comme des esclaves qui s’humilient devant un tyran et bien qu’il les terrassent le glorifient.
Dans le jardin du temple et dans l’ombre de la citadelle j’ai vu les plus libres d’entre vous porter leur liberté comme un boulet à traîner.
Et en moi mon coeur saigna ; car vous ne pourrez être libre que si le désir de quérir la liberté devient un harnais pour vous, et si vous cessez de parler de liberté comme d’un but à atteindre et d’une fin en soi.
Vous ne serez réellement libre tant que vos jours ne seront pas chargés de soucis et que l’indigence et la souffrance ne pèseront pas sur vos nuits,
Mais plutôt lorsque votre vie sera ceint de ces contraintes et dès lors au-dessus d’elles vous vous élèverez, nu et délié.
Et comment pourriez-vous vous élever au-dessus de vos jours et de vos nuits si vous ne brisiez pas les chaînes que vous avez vous-même, à l’aube de votre esprit, attachées autour de votre midi ?
En vérité ce que vous appelez liberté est la plus solide de ces chaînes, même si ses maillons qui brillent au soleil et éblouissent vos yeux.
Et qu’est-ce que la liberté sinon des fragments de vous-même que vous cherchez à écarter pour devenir libre ?
Si vous croyez que la clé de la liberté se trouve derrière une loi injuste qu’il suffit d’abolir, dites-vous que cette loi a été inscrite de votre propre main sur votre propre front.
Vous ne pouvez l’effacer en brûlant tous vos livres de lois, ni même en lavant les fronts de vos juges, dussiez-vous y déverser la mer entière.
Et si vous pensez qu’en détrônant un despote, vous retrouverez votre liberté, voyez d’abord si son trône érigé en vous-même est bel et bien détruit.
Car nul tyran ne pourra dominer des sujets libres et fiers, que s’il existe déjà une tyrannie dans leur liberté et une honte dans leur fierté.
Et si vous cherchez à chasser vos soucis ou à dissiper vos craintes pour libérer ainsi votre esprit, sachez que vous-même les avez choisis avant que vous ne les ayez subis.
Et que le siège de votre frayeur est dans votre coeur et non point dans la main de celui qui vous fait peur.
En vérité tout ce qui se meut en vous est dans une constante semi-étreinte : ce qui vous terrifie et ce qui vous réjouit, ce que vous chérissez et ce que vous haïssez, ce que vous désirez saisir et ce que vous cherchez à fuir.
Vos actes sont des jeux d’ombres et de lumières en couples enlacés.
Toute ombre se dégrade, se fond et se meurt à l’arrivée d’une lumière,
Et quand l’ombre s’évanouit et n’est plus, toute lumière qui s’attarde derrière ses lisières devient alors une ombre pour une autre lumière.
Et ainsi quand votre liberté se désenchaîne devient elle-même les chaînes d’une plus grande liberté. »

Khalil Gibran, Le prophète

Certains livres, rares, tirent leur caractère unique de ce que leur gestation a la dimension d’une vie humaine tout entière. C’est le cas du Prophète, dont Khalil Gibran eut l’intuition à seize ans, mais qu’il porta en lui durant un quart de siècle. Autrement dit, ce livre singulier à plus d’un titre a accompagné tout le parcours d’homme de son auteur et est le contemporain de toutes ses oeuvres.

C’est dans la composition du Jardin du Prophète que Gibran va épuiser ses dernières forces, et le livre ne paraîtra d’ailleurs que deux ans après sa mort. Au caractère lumineux des paraboles du Prophète a succédé une tonalité plus sombre, plus grave, ne serait-ce que par les thèmes abordés: la séparation, la laideur, la solitude, le temps… La dimension autobiographique est ici plus présente que dans la plupart de ses ouvrages, au point qu’on peut y voir comme une sorte de testament spirituel.