Sémioticienne, psychanalyste, romancière, spécialiste des états limites de la langue, Julia Kristeva nous éblouit par son génie protéiforme. Elle consent à livrer et à analyser ici les méandres de son parcours, de la culture communiste bulgare
à l’aventure de Tel quel, de son arrivée à Paris dans les années 1960 et de sa rencontre avec Lacan à sa propre analyse, de son intérêt passionné pour les nouvelles maladies de l’âme aux ultimes bouleversements – à la fois éthiques et politiques – qui brouillent les repères ancestraux de nos sociétés. Témoin attentif de notre temps, elle ne cesse, d’un regard aigu et enjoué, d’interroger la figure de l’Étranger, de l’Autre. En aucun cas nostalgique d’un discours religieux passéiste, elle propose une autre morale, à la fois joyeuse et sans illusion, qui invite chacun à entreprendre son propre parcours et à découvrir sa singularité.

Soulèvements populaires, jeunesse indignée, dictateurs détrônés, espoirs et libertés réprimés dans des bains de sang. La révolte serait-elle en train de réveiller l’humanité numérique de son rêve hyper-connecté ? Mais de quelle révolte parlons-nous ? Julia Kristeva s’interroge sur ce qu’est une révolte – entendue à la fois comme rénovation politique, renaissance intime et idéal éthique. Et elle redonne un sens à la pensée révoltée, aussi et surtout si celle-ci est loin des bruits de la rue et du spectacle… Pour l’auteur, nous ne sommes véritablement en vie psychique que si nous nous donnons le temps et l’espace des révoltes : rompre, remémorer, refaire. Cette «révolution» intime, l’expérience psychanalytique, entre autres, mais aussi l’écriture la rendent possible. Julia Kristeva a, pour cette nouvelle édition, dans le contexte de notre actualité et avec son double regard de philosophe et de psychanalyste, écrit une préface particulièrement éclairante.

Écrivain, psychanalyste, professeur émérite à l’université de Paris 7, Julia Kristeva est une représentante de la pensée française dont l’influence ne cesse de s’étendre en France comme à l’étranger. Son œuvre, à la croisée de plusieurs disciplines, a d’abord abordé le champ de la linguistique avec des lectures nouvelles de Lautréamont, Mallarmé, Proust. C’est ensuite sur la psychanalyse que se sont portées ses recherches. Elle est l’auteur d’ouvrages sur l’abjection, la mélancolie, les nouvelles maladies de l’âme, qu’elle étudie à la lumière des textes littéraires, Dostoïevski et Marguerite Duras notamment, et qui l’aident à analyser le nihilisme de l’ère moderne. C’est sur tous ces grands sujets qu’artpress l’a interrogée au fil des années, mais aussi sur l’art : ne fut-elle pas responsable en 1998 de l’exposition Visions capitales au musée du Louvre ?

Par Jacques Henric, Philippe Forest, Catherine Francblin, Laurence Louppe.
Préface de Philippe Forest.

« La polyphonie de l’être : voilà mon obsession. Elle est aussi bien philosophique qu’esthétique »

Pour avoir reconnu le tragique de la négligence humaine, la psychanalyse appartient à la tradition classique. La confusion des mémoires tient, en effet, à la négligence des paroles et à la méconnaissance de leur destinataire. Parler trop à n’importe qui, n’importe quand et n’importe comment : peut-être est-ce dans l’excès d’une demande de parler qu’il faudrait reconnaître ce qu’on appelle traumatique. Les travaux ici réunis témoignent d’une démarche sinon commune du moins partagée pour ré-interroger dans la psychanalyse et au contact de l’anthropologie les mémoires et les transferts – dès lors qu’on ne peut plus se satisfaire de leur définition théorique simplifiée

La pratique psychanalytique récente découvre de  » nouveaux patients « . Au-delà des apparences classiques, hystérie ou névrose obsessionnelle, les blessures narcissiques, les risques de psychose, les symptômes psychosomatiques montrent tous une particulière difficulté à représenter. L’espace psychique, cette chambre obscure de notre identité où se réfléchissent à la fois le mal de vivre, la joie et la liberté de l’homme occidental, est-il en train de disparaître? Cet ensemble d’études pose une question alarmante qui révèle non seulement une urgence thérapeutique, mais aussi un problème de civilisation.

Comment ne pas voir, par exemple, que le  » retour des religions  » entraîne une relecture de la Bible et des Evangiles? Que les arts et les lettres s’éclairent d’une nouvelle lumière? Que l’inquiétude sexuelle et métaphysique des femmes en Europe est l’indice d’une mutation profonde au coeur des idéologies en faillite du vieux continent?

Ces  » nouvelles maladies de l’âme  » sont-elles des promesses de créativité? Peut-être, mais à condition de les entendre, de les analyser, de les écrire.
J.K.

Le transfert/contre-transfert n’a rien d’une intersubjectivité psychologique ou philosophique. L’intimité de ce lien est une expérience de mort à soi, d’accès à l’altérité à travers la mortalité de l’autre, et ainsi seulement d’accès à une renaissance personnelle.

Julia Kristeva, Je me voyage

En psychanalyse, l’interprétation désigne l’outil princeps de la cure et des traitements. Caractérisée par le sceau du double sens, cette opération décisive est envisagée comme un processus en plusieurs temps et à plusieurs voix. L’horizon professionnel polyphonique des auteurs, psychanalystes, mais aussi traducteur, se veut résolument le reflet de cette multiplicité. Illustrée par de nombreuses vignettes cliniques, L’interprétation réunit réflexions théoriques autour de l’usage de l’interprétation en tant qu’opération de pensée et moyen d’élucidation du transfert au cours des traitements psychanalytiques, et discussions entre spécialistes. L’ouvrage explicite les enjeux de la méthode psychanalytique et propose au final un regard renouvelé sur ce concept central de la psychanalyse.

« Être psychanalyste, c’est savoir que toutes les histoires reviennent à parler d’amour. La plainte que me confient ceux qui balbutient à côté de moi a toujours pour cause un manque d’amour présent ou passé, réel ou imaginaire. Je ne peux l’entendre que si je me place moi-même en ce point d’infini, douleur ou ravissement. C’est avec ma défaillance que l’autre compose le sens de son aventure.

L’intime désigne le plus intérieur de chaque être humain mais aussi ses relations extérieures avec ses plus proches. La question se pose donc de savoir en quoi consiste exactement ce for intérieur et si chaque moi individuel est bien le mieux placé pour se connaître soi-même, ou bien si ses proches (son entourage familial, amical et amoureux) ne le connaîtraient pas plus intimement qu’il ne le peut lui-même. Mais la question est aussi de savoir si c’est bien du for intérieur de chacun qu’émanent ses pensées, ses paroles et ses actions, ou si celles-ci ne seraient pas influencées voire commandées de l’extérieur, par les autres et surtout par les institutions sans lesquelles ne se peut aucune vie personnelle privée (comme la famille) ni collective et publique (comme l’État et, maintenant, le marché).

Ce questionnement ne devient-il pas d’autant plus urgent que notre époque semble être paradoxalement tiraillée entre une exigence de liberté qui fait de la reconnaissance de l’intime l’impératif le plus catégorique qui soit et une exigence de sécurité qui fait de plus en plus consentir les individus contemporains à des conditionnements naturels et culturels qu’ils subissent, alors même que le plus intime de ce qui fait l’humanité des hommes en est de plus en plus surveillé et contrôlé, et donc aliéné ?

Comme Nietzsche, Julia Kristeva est « nuance » et ne supporte pas les auteurs « qui jouissent de trancher dans le vif de tout ce qui les excite », ce « marketing déprimé ». Elle préfère tout disséquer, puiser dans sa mémoire insatiable, ce qui ne l’empêche pas de s’être forgé des convictions solides au fil de son « voyage » de réflexions. Comme celle sur les femmes : « Je n’ai jamais compris comment les femmes pouvaient se vivre comme le « deuxième sexe ». Pour moi la féminité exprime l’indéniable, l’irréfragable de la vie. »

Cet ouvrage réunit les textes du colloque organisé par la Société Psychanalytique de Paris, « André Green », qui s’est tenu le 17 novembre 2012 à Paris (Maison de la Mutualité), présidé par Bernard Chervet.

André Green fut l’un des penseurs majeurs de la psychanalyse contemporaine. L’ampleur des champs qu’il a abordés et étudiés du point de vue de la pensée psychanalytique témoigne de son envergure. Ses travaux sont respectés par tous les milieux intellectuels et de la culture.

Ses avancées sur les états-limites font référence. De nombreuses notions qu’il a introduites ont prouvé leur valeur heuristique et nous sont devenues familières. Ainsi, le « complexe de la mère morte », la désobjectalisation, les processus tertiaires, la tiercéïté, les narcissismes de vie et de mort, ses travaux sur l’affect, la représentation, le langage, les forces de destructivité, le « mal », le rôle de l’objet et de la pulsion, l’importance de la sexualité au sein du psychisme ; mais aussi, l’introduction du « négatif » en psychanalyse et dans les autres champs culturels, son approche originale de la fonction maternelle et de la structure encadrante, matrice de la pensée, en lien à l’hallucination négative de la mère.

Afin de rendre pleinement hommage à la complexité de sa pensée, rappelons que c’est lui-même, homme du langage, psychanalyste de la parole, qui nous rappelait que quand l’affect se présente en son fond de douleur, les mots viennent à manquer.