Voici sans doute le plus étrange et le plus freudien des écrits de Freud. Composé par strates successives en trois essais, il garde tout au long des traces de sa fabrication insolite. Étrange aussi par son audacieuse hypothèse de départ – « Si Moïse était un Égyptien ? » -, il est bien loin de s’y réduire. À travers l’histoire de l’homme Moïse, c’est en effet la formation d’une religion, celle de l’identité juive (et de l’antisémitisme), enfin le passage de la sensorialité à la vie de l’esprit qui font ici l’objet de l’enquête, avec, en arrière-plan, la question du père mort qui, tout comme la figure de Moïse, n’a cessé de hanter Freud.
« Roman historique » au dire de son auteur, Bildungsroman ou roman secret – l’homme Moïse, c’est aussi l’homme Freud -, ce livre appelle autre chose qu’une interprétation : une lecture.

En présentant douze entretiens tenus entre 1992 et 2011, Fernando Urribarri restitue ici une vingtaine d’années de dialogue avec les plus grandes figures du postlacanisme français. D’abord élèves de Jacques Lacan à l’époque du glorieux
« retour à Freud », Laplanche, Pontalis, Aulagnier, McDougall et Green, allaient bientôt se séparer du « Maître» pour développer leurs propres pensées, inspirées avant tout d’un retour à la clinique.

Comme l’explique Pontalis, auteur du célèbre Vocabulaire de la Psychanalyse, dans l’un de ces entretiens, c’est en appliquant à la lettre la consigne lacanienne du « retour à Freud » que, paradoxalement, les plus brillants parmi cette génération finiront par s’éloigner de Lacan : un exercice de radicalité salutaire puisqu’il jettera les bases d’une pensée psychanalytique renouvelée,
non dogmatique, en phase avec les bouleversements nosologiques
du XXIe siècle.

Dans l’essai introductif, Urribarri revient sur le contexte historique de ces dialogues et en explicite l’importance pour le psychanalyste d’aujourd’hui.

Photo Bruno Bourel, L’enjambeur de lumière (détail)

Au cours des années 1915-1917 Freud prononce à l’Université de Vienne vingt-huit conférences destinées à un public «profane» afin d’introduire ses auditeurs à la «jeune science» qu’est la psychanalyse. Il y déploie un rare talent de pédagogue, avançant pas à pas, anticipant les objections (les contradicteurs d’hier sont encore ceux d’aujourd’hui), recourant à des images concrètes qui rendent les développements théoriques plus accessibles. Sa démarche est progressive. Elle n’est pas celle d’un maître d’école, soucieux d’endoctriner. Elle est celle d’un éveilleur.
Les Conférences d’introduction, qui connurent à travers le monde un immense succès, paraissent souffrir aujourd’hui d’un relatif discrédit : «Élémentaire, bon pour les lycéens !» prétendent ceux qui croient tout connaître de la psychanalyse. Rien de plus faux. N’est-il pas nécessaire à chacun – psychanalystes inclus – d’être encore et encore introduit à la psychanalyse, bref de demeurer «profane» face à une terre étrangère que personne ne saurait s’approprier ?
Cette traduction nouvelle, qui s’imposait, invite à lire Freud pour la première fois. Mieux encore : à entendre sa voix.

Collectif

L’Emprise

Automne 1981

Nouvelle Revue de Psychanalyse (n° 24), Gallimard

« On a beau connaître ou croire connaître par cœur les étapes de l’itinéraire de Freud, les différents temps de cette décisive aventure de l’esprit qui fut la sienne, on a beau savoir à quel point il fut convaincu de la portée de la « jeune science » qu’il a pas à pas constituée en se refusant à la limiter à une méthode de traitement des « maladies nerveuses », on reste, à la lecture de ce petit livre, saisi par la passion intransigeante de cet homme, par sa volonté tenace de s’avancer toujours plus loin sur le chemin qu’il a tracé pour nous et d’abord pour lui-même ; on admire sa certitude, qu’aucun échec, qu’aucun obstacle ne parvinrent à ébranler – tout au contraire -, que la psychanalyse, c’est lui, Freud, jusqu’à l’identifier à sa propre vie. »
J.-B. Pontalis.

Gradiva, celle qui avance, tel le dieu Mars allant au combat, mais c’est ici au combat de l’amour. Et Gradiva rediviva, celle qui réapparaît à l’heure chaude de midi et qui va, non sans malice, donner vie, forme, objet au désir d’un archéologue fou.
En cette jeune fille à la démarche inimitable Freud a-t-il reconnu la jeune psychanalyse comme il a pu trouver dans Pompéi, la cité ensevelie et conservée, une métaphore exemplaire du refoulé et de son troublant retour ?
On trouvera à la fin du volume une notice sur le bas-relief qui est à l’origine de la nouvelle ainsi que trois savoureuses lettres (inédites) de Jensen en réponse aux questions indiscrètes que lui posait son interprète.

En septembre 1909, Freud débarque en Amérique, accompagné de Ferenczi et de Jung. Il n’y reviendra jamais. Mais la psychanalyse, elle, s’y implantera, pas toujours à la satisfaction du fondateur.
Avant de consacrer quelques jours au tourisme et de rencontrer un porc-épic sauvage dans les monts Adirondacks, Freud prononce en allemand et sans notes cinq conférences à l’occasion du vingtième anniversaire de la Clark University de Worcester que préside Stanley Hall, un vieux monsieur respectable très favorable à la psychanalyse.
Ce n’est pas le cas de tout l’auditoire. Freud doit donc conquérir son public, mais le conquérir en douceur, sans trop le heurter dans ses habitudes mentales, scientifiques et morales. Pas de grandes spéculations donc, peu de théorie, peu de rêves, mais des faits exposés avec une rare clarté, des observations, des comparaisons dont celle, restée fameuse, destinée à illustrer le refoulement et la résistance, de l’intrus qui s’introduit de force dans la salle de conférences. Ce bref séjour de Freud marquera pour lui, selon ses propres dires, le début d’une reconnaissance officielle et la fin de son «splendide isolement». Il constituera aussi le point de départ de l’irrésistible diffusion de la psychanalyse dans le Nouveau Monde.

«Il faut bien que la sorcière s’en mêle.» C’est ainsi que Freud, citant dans un de ses derniers écrits le Faust de Goethe, désigne la métapsychologie, et il ajoute : «Sans spéculer ni théoriser – pour un peu j’aurais dit fantasmer – on n’avance pas d’un pas.»
La sorcière métapsychologie, Freud n’a cessé de la convoquer. Mais, en 1915, parvenu au milieu de son trajet, il éprouve le besoin de préciser et de cerner les concepts fondamentaux de la psychanalyse laissés jusqu’alors dans une relative et féconde indétermination. D’ou cette série d’essais portant sur l’inconscient, le refoulement, la pulsion, l’objet perdu (sur l’exemple du deuil et de la mélancolie), la régression (à propos du désir de dormir et de rêver). Autant de textes capitaux où la densité va de pair avec la clarté de l’expression et qui sont à chaque fois l’occasion d’une lecture neuve. Ici la distinction rebattue entre théorie et clinique vole en éclats. C’est que la psychanalyse est d’abord une épreuve de la pensée, une mise à l’épreuve de nos convictions, à commencer par celles héritées de la psychologie.

Texte exceptionnel et troublant, Au-delà du principe de plaisir est un tournant essentiel dans l’oeuvre de Freud.

Publié en 1920, au lendemain de la Première Guerre mondiale, du suicide de Viktor Tausk et de la disparition d’êtres chers, c’est le livre de la compulsion de répétition, de la névrose traumatique et de la pulsion de mort, que Freud aborde ici pour la première fois.

 

© C. Hélie / France Culture

Le surmoi ne prononce pas d’injonctions, il ne dit pas: « Tu dois », mais : « Tu aurais dû » ou : « Tu n’aurais pas dû » (il vous tutoie toujours celui-là, ce détestable ennemi intime qui prétend être votre ami, vouloir votre bien). Il vient constater la faute après qu’elle a été commise. L’effort de l’obsessionnel pour faire que la faute, fût-ce la plus infime, n’ait pas été commise, pour que ça ne soit pas arrivé (l’annulation rétroactive), vise à contrecarrer la voix du surmoi. Elle ne parvient qu’à la renforcer, à en accentuer la férocité, une férocité parfois doucereuse.

J.-B. Pontalis, En marge des jours

La force d’attraction

Trois essais : le premier porte sur le rêve, ou plutôt le « rêver », à partir d’un roman insolite ; le second sur le transfert, ou plutôt les transferts, à partir de Freud ; le troisième, à partir d’une expérience personnelle, sur l’attrait qu’exerce les mots.

Trois figures de l’altérité, de notre étranger intime, qui disent la force d’attraction qu’exerce sur nous la chose même, à jamais hors d’atteinte.

Ce livre pourrait avoir pour épigraphe le conseil donné jadis par le peintre Caspar David Friedrich : « Clos ton œil physique afin de voir d’abord avec l’œil de l’esprit. Ensuite fais monter au jour ce que tu as vu dans la nuit. »

J.-B. Pontalis (1924-2013)

Psychanalyste, écrivain, éditeur, il a reçu le grand prix de littérature de l’Académie française en 2011 pour l’ensemble de son œuvre.

À peine la psychanalyse était-elle inventée, à la fin du siècle dernier, que sa mort prochaine était annoncée (souhaitée ?). Alors où en est-on aujourd’hui, cent ans après sa naissance ?
Un chercheur venu du Québec a mené une enquête en profondeur au cours d’une série d’entretiens avec quelques analystes français dont il connaissait bien les travaux. Il les a interrogés en leur présentant un éventail de questions, celle que chacun peut légitimement se poser. Par exemple : Freud est-il dépassé ? Pourquoi la guerre entre psychanalystes – et les scissions et le babélisme ? Quelle est la spécificité de la psychanalyse française ? En quoi est-elle marquée par l’enseignement de Lacan ? La pulsion de mort, vous y croyez ? L’intervention de l’État, vous la redoutez ? Avez-vous quelque chose à nous dire sur la toxicomanie, la pédophilie, le racisme ? Le «divan» a-t-il un avenir ?
Les neuf analystes interrogés ne se sont pas dérobés. Chacun, avec cette liberté de ton que favorise l’échange oral, s’est aussi donné le temps de développer ses réponses. Elles sont divergentes mais chacune d’elles témoigne à sa manière que la psychanalyse, cent ans après, loin d’être moribonde, reste une jeune science. Menacée sans doute mais irremplaçable sous réserve qu’elle ne cesse d’affirmer la singularité, l’étrangeté de l’expérience qui la fonde.

« À moins de trente ans, J.-B. Pontalis a déjà vécu ou pensé dans l’intimité de trois hommes illustres considérés comme des maîtres dans leur discipline et leur temps, Louis Renault, Sartre, Lacan. Philosophe, psychanalyste, grand lecteur, éditeur. Et Écrivain. Tôt occupé par le bonheur et la douleur d’aimer, subjugué par le secret de fabrique du rêve, collectionneur des contrées de l’absence, traqueur d’obscurité, il se tient en sentinelle, à l’affût de chaque vacillement, de tout surgissement. Mieux encore qu’écrire, admirablement, il veut s’écrire. Il invente l’autobiographie, de brefs récits, comme autant de petits romans où la parole se trouve en se perdant, dans le désordre de la mémoire. »
Martine Bacherich.