Si ce que l’Occident a retenu sous le nom de zen (chan en chinois) est bien aux antipodes de la sottise qu’on en a faite (le « soyez zen » du discours publicitaire le rabattant en morale lénifiante de substitution, en temps de « crise », à la morale de l’effort) ; si le zen représente d’ailleurs en lui-même plus qu’une tradition particulière, parmi les écoles de l’Extrême-Orient, et constitue bien une expérience essentielle de la pensée -, c’est précisément qu’il enseigne comment c’est par décoïncidence que nous vient la conscience : comment c’est seulement en se désolidarisant brusquement du régime d’adéquation de l’esprit qu’on peut prendre conscience de l' »ainsi ».

« On voudrait croire que, quand les choses en viennent enfin à s’accorder, c’est là le bonheur…

Or, c’est précisément quand les choses se recoupent complètement et coïncident que cette adéquation, en se stabilisant, se stérilise.

La coïncidence est la mort. C’est par dé-coïncidence qu’advient l’essor.

Dieu lui-même dé-coïncide d’avec soi, en mourant sur la Croix, pour promouvoir la vie vivante. Dans la faille de la dé-coïncidence une initiative est à nouveau possible se déployant en liberté.

Or, comme l’Age classique a fait de l’adéquation la définition même de la vérité, ou de la coïncidence avec la Nature le grand précepte de l’art comme de la morale, il est revenu à la modernité de rompre avec ce confort de la pensée.

François Jullien fait jouer ici le concept de « dé-coïncidence » dans la Bible, la peinture, la littérature, la philosophie, pour montrer comment il est à la source de l’art et de l’existence. « 

Tout désigne le Nu comme un phénomène qui a si bien « collé » à la culture européenne que nous n’en sommes jamais sortis. Tant il relie l’Occident d’un bord à la lettre, y compris la photographie, et a servi continûment de base dans la formation des Beaux-Arts. L’Église a pu rhabiller le sexe, mais elle a gardé le nu.

En revanche, s’il est espace culturel où le nu n’a jamais pénétré, où il soit resté complètement ignoré, c’est bien en Chine. Or, c’est là une donnée d’autant plus surprenante que la tradition artistique chinoise a largement développé la peinture et la sculpture des personnages.

Une absence aussi radicale, et qui ne souffre pas d’exception, exige donc qu’on l’envisage de plus près. Car elle renvoie à une impossibilité.

Nous voici donc conduits à nous interroger sur la condition de possibilité du nu : à quoi, d’un point de vue théorique, a-t-il dû de s’interposer entre la chair et la nudité, le désir et la honte ? Rouvrant ainsi un accès sensible à l’ontologie, François Jullien en fait le révélateur de notre quête de l’en-soi et de la présence, en même temps qu’il met au jour un nouvel objet d’autant plus intéressant à penser qu’il est à identifier par son absence : « le Nu impossible ».

Quand on avance dans la vie, il est une question qu’on ne peut plus, peu à peu, ne pas se poser : pourquoi est-ce que je continue de vivre ?
Cette question, on peut la maintenir au niveau bas du développement personnel, affublé en « sagesse », et du marché du bonheur.
Ou bien l’affronter philosophiquement pour y chercher une issue plus ambitieuse qui soit la promotion d’une « seconde » vie.
Une seconde vie est une vie qui, du cours même de la vie, se décale lentement d’elle-même et commence de se choisir et de se réformer.
Pour y accéder, il faudra penser ce que sont des vérités, non pas démontrées, mais décantées à partir de la vie même ; ou comment, de l’expérience accumulée, on peut à nouveau essayer ; ou comment la lucidité est ce savoir négatif (de l’effectif) qui nous vient malgré nous, mais qu’on peut assumer ; ou comment la vie peut ouvrir, non sur une conversion, mais sur une vie dégagée.
Ou comment un second amour, fondé, non plus sur la possession, mais sur l’infini de l’intime, peut débuter.
Puis-je, non plus répéter ma vie, mais la reprendre, et commencer véritablement d’exister ?

F.J.