Cette biographie, due à son meilleur connaisseur, met la pensée de Winnicott en tension, voire en crise : il s’agit d’une biographie critique. D’où, peut-être, le fait qu’on ait dû attendre vingt ans pour qu’elle paraisse en français. Dans les années 1980, en effet, le médecin parfois un peu trop positif du couple mère-enfant, que l’on se contentait souvent en France de voir comme un théoricien délicat et original, semblait installé à l’écart des conflits – ceux de la sexualité, ceux du pouvoir, et ceux, s’ils en diffèrent, de la psychanalyse. Il a fallu du temps pour déchanter. La « capacité d’être seul » – titre d’un de ses articles célèbres paru en 1958 – deviendra une vision hautement conflictuelle et quasi négative de l’homme quand, en 1963, Winnicott écrira : « Chaque individu est un isolat, en état permanent de non-communication, inconnu en permanence, en fait jamais découvert. »

Masud R. Khan

Il m’a dit, lors de la première séance : « Vous n’êtes pas venu me voir pour me parler de votre vie sexuelle, ni pour parler de votre enfance ni pour parler de vos rêves. Vous êtes venu me dire simplement ce que vous avez dans la tête. »

Paroles de Masud R. Khan adressées à Adam Phillips, Is ordinary good enough ? Entretien avec Michel Gribinski, Penser/rêver n° 22, automne 2012

« Lorsque quelqu’un parle, il fait clair. » (Freud)

Voici le livre par où le « scandale » serait arrivé. Publié en 1905, sans arrêt remanié, corrigé, réécrit par Freud jusqu’à son édition définitive de 1920, il brise l’image de l’enfance innocente et place le « sexuel » au centre de toute l’activité psychique de l’être humain. C’est dans ces Trois essais que Freud parle pour la première fois de la pulsion, là aussi qu’il décrit l’enfant comme un pervers polymorphe, là encore qu’il explique comment l’on devient sexuellement adulte. S’en trouvent alors éclairés des débats très actuels de notre société, notamment ceux qui touchent à l’hypersexualisation des enfants, à l’homophobie, et plus généralement aux normes sexuelles.

– Un psychanalyste apathique, c’est un psy qui somnole ?
– Non, c’est quelqu’un qui ne se laisse pas prendre par le pathos.
– Il est indifférent – ce n’est pas mieux.
– Non : il est engagé ! Mais il ne se laisse pas faire par les bons sentiments.
– Tiens, certains se laissent faire ? Qui ?
– Les psychanalystes empathiques. Que ne sont pas les apathiques.
– Je vois. C’est mal, d’être empathique.
– Quand cela permet d’en finir avec la scientificité. L’inconvenance et le mordant de la découverte freudienne sont menacés par une conception anglosaxonne molle du postmoderne.
– C’est grave d’être un patient postmoderne ?
– Cela veut dire que l’on a un psychanalyste postmoderne. Il s’occupera de votre identité ; il s’occupera des traumas de votre « environnement précoce » (langue de bois pour parler de l’enfance) ; il s’occupera de votre unité. Mais que fera-t-il du scandale psychique qui vous fait vivre, et va du sexuel à la création ?

Récemment, papa et moi (ces lignes sont d’Anna Freud) sommes tombés d’accord, dans une conversation, pour estimer que l’analyse n’est pas une affaire d’êtres humains, mais qu’on devrait être quelque chose de bien mieux – je ne sais toutefois pas quoi.

Or Anna et son père se trompaient. L’analyse est une affaire d’êtres tout à fait humains et l’analyste ne devrait pas être « quelque chose de bien mieux » qu’un être humain. Contrairement à ce que les médias ont complaisamment laissé entendre en 2011 lors du trentenaire de la mort de Lacan, le psychanalyste n’est pas un héros ni un saint, et l’ordinaire de l’analyse n’est pas une épiphanie – même si, en effet, le transfert peut en donner le sentiment ineffable.

Mais qu’est-ce qu’un psychanalyste (une psychanalyse) ordinaire ? L’ordinaire est-il suffisant ?