« Certes, on doit pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils ne soient pendus » : cette boutade de Heine, Freud aimait la répéter à ses disciples qui, parfois, devinrent des dissidents. L’école freudienne compta autant de fidèles que de rebelles à la « monarchie absolue » de sa majesté Sigmund. Le « toi aussi, mon fils » dut résonner maintes fois dans l’appartement du 19, Berggasse. Freud accusait ses anciens élèves de « déviation », de plagiat et faisait remarquer que ses disciples étaient comme « des chiens. Ils prennent un os sur la table, et la mâchonnent tout seuls dans un coin. Mais c’est mon os ! »

Les uns, tels Alfred Adler et Wilhelm Stekel, étaient des déserteurs ou des « animaux nuisibles » ; d’autres, tel Otto Rank, mimaient la trahison de Brutus ; d’autres encore, à l’instar de Carl Gustav Jung, poursuivaient « sans scrupules leurs intérêts personnels ». Même les femmes, d’ordinaire si dévouées, ne tardèrent pas à partir à la conquête du pouvoir. Qu’elles se nomment Ruth Mack Brunswick, Hélène Deutsch ou Melanie Klein, elles voulurent instaurer, en psychanalyse, le « régime de cotillons » que Freud abhorrait…

Abandonnons un instant les devant de la scène psychanalytique avec son cortège de complexes et de névroses pour pénétrer dans les coulisses de l’histoire. Là se joue ce que Freud nomma la « tragédie de l’ingratitude ». La saga freudienne, avouons-le, ne manque pas de piquant.

Comment penser le rapport entre la valeur et la vérité ? Si la valeur est vraie, comment échapper à la religion ? Si elle ne l’est pas, comment échapper au nihilisme ? Si la vérité commande, comment échapper au dogmatisme ? Si elle obéit, comment échapper à la sophistique ? Il s’agit ici – à la suite de Diogène et Machiavel, mais aussi de Montaigne, Pascal ou Spinoza – de trouver une autre voie. Le cynique, en ce sens philosophique, est celui qui disjoint les ordres : il ne se fait d’illusions ni sur la vérité (qui est sans valeur intrinsèque), ni sur la valeur (qui est sans vérité objective) ; mais il ne renonce pourtant ni à l’une ni à l’autre.

La vérité ne vaut que pour qui l’aime ; la valeur n’est vraie que pour autant qu’on s’y soumet. Là où se croisent la connaissance et le désir, l’amour rencontre, parfois, la vérité qui le contient. Les cyniques, disait Montaigne, donnent « extrême prix à la vertu » : le cynisme est une philosophie sans foi ni loi, mais non sans fidélité ni courage.

« Trouver un titre à ce livre.
Il pourrait s’appeler : De l’âme — car c’est bien ce qu’il cherche, ce qu’il s’essaie à dire : cela dans l’homme qui le dépasse, la plus haute partie de lui-même, sa grandeur, sa verticalité, sa spiritualité. Mais puisque “l’âme et le corps sont une seule et même chose”, comme dit Spinoza, autant l’appeler : Du corps. Cela prêtera moins à confusion. »

Du corps est le premier livre d’André Comte-Sponville, resté jusqu’à présent inédit. Dans une préface inattendue, l’auteur jette un regard amusé sur le jeune homme qu’il était quand il affûtait ses premières armes théoriques. Ce portrait du philosophe en quête d’éternité est marqué du sceau de l’authenticité la plus troublante.

Pourquoi donc sommes-nous si accrochés à notre maigre « je » ? Pourquoi refusons-nous d’accepter les leçons les plus radicales des neurosciences ou de la psychologie cognitive à propos de notre « identité » ou de ce que nous aimons à considérer comme notre « libre arbitre » ? Quel mal y aurait-il à accepter que nous soyons le résultat de déterminations qui nous dépassent – et que nos choix ne soient que des coli-fichets ayant pour seule fonction de nous rassurer ? Dans Lost Ego, François De Smet répond à toutes ces questions de la meilleure manière qui soit : en mettant le doigt sur les peurs qui continuent à nous voir nous accrocher aux reliques de notre « moi » en miettes et que nous refusons de regarder en face. Non, nous n’existons pas – mais c’est précisément parce que nous n’existons pas que nous pouvons trouver le moyen de vivre. Seuls, et surtout ensemble.