Renaud, album « Renaud », 2016

C’est pas donné aux animaux, pas non plus au premier blaireau
Mais quand ça vous colle à la peau, putain qu’est-ce que ça vous tient chaud
Écrire et faire vivre les mots, sur la feuille et son blanc manteau
Ça vous rend libre comme l’oiseau, ça vous libère de tout les mots,
Ça vous libère de tous les maux

C’est un don du ciel, une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse
Qui vous assigne une place, plus près des anges, que des angoisses.

Poèmes, chansons, brûlots, vous ouvrent des mondes plus beaux
Des horizons toujours nouveaux, qui vous éloignent des troupeaux
Et il suffit de quelques mots, pour toucher le cœur des marmots,
Pour apaiser les longs sanglots, quand votre vie part à vau-l’eau
Quand votre vie part à vau-l’eau.

C’est un don du ciel une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse
Qui vous assigne une place, plus près des anges, que des angoisses.

Les poèmes d’un Léautaud, ceux d’un Brassens d’un Nougaro
La plume d’un Victor Hugo éclairent ma vie comme un flambeau

Alors gloire à ces héros, qui par la magie d’un stylo
Et parce qu’ils font vivre les mots, emmènent mon esprit vers le haut,
Emmènent mon esprit vers le haut.

C’est un don du ciel, une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse
Qui vous assigne une place, plus près des anges, que des angoisses
Qui vous assigne une place, plus près des anges, que des angoisses.

Jean-Jacques Goldman, A l’envers, [Album « Démodé »], 1981

J’ai bu dans toutes les tasses
J’ai gouté à  tous les verres
J’ai perdu cent fois la face
Mais sans rien gagner derrière

J’voudrais bien trouver ma place
Naufragé cherche une terre
Déposer un peu d’angoisse
Y respirer un peu d’air
Autre part, autre frontière

La tête à  l’envers
J’fais jamais jamais jamais l’affaire

Déguisé comme un gagnant
Tout dehors et rien dedans
Bronzage été comme hiver
Ça j’ai jamais su le faire

J’suis tombé profond profond
J’croyais tous les zéros frères
Mais dans la jungle des bas-fonds
Rallume un peu la lumière
J’suis pas plus doué pour l’enfer

La vie à  l’envers
J’fais jamais jamais jamais l’affaire

J’ai cherché dans tous les livres
En long en large en travers
J’ai rien trouvé qui délivre
J’ai rien trouvé qui espère

J’t’ai pas dit les mots des autres
J’connais pas l’vocabulaire
Suffit pas d’être sincère
Y a des façon des manières
J’suis pas doué j’sais pas y faire

Le cœur à  l’envers
J’fais jamais jamais jamais l’affaire

CHANSON DES ESCARGOTS QUI VONT A L’ENTERREMENT

A l’enterrement d’une feuille morte

Deux escargots s’en vont
Ils ont la coquille noire
Du crêpe autour des cornes
Ils s’en vont dans le noir
Un très beau soir d’automne
Hélas quand ils arrivent
C’est déjà le printemps
Les feuilles qui étaient mortes
Sont toutes ressuscitées
Et les deux escargots
Sont très désappointés
Mais voilà le soleil
Le soleil qui leur dit
Prenez prenez la peine
La peine de vous asseoir
Prenez un verre de bière
Si le coeur vous en dit
Prenez si ça vous plaît
L’autocar pour Paris
Il partira ce soir
Vous verrez du pays
Mais ne prenez pas le deuil
C’est moi qui vous le dis
Ça noircit le blanc de l’oeil
Et puis ça enlaidit
Les histoires de cercueils
C’est triste et pas joli
Reprenez vos couleurs
Les couleurs de la vie
Alors toutes les bêtes
Les arbres et les plantes
Se mettent à chanter
A chanter à tue-tête
La vraie chanson vivante
La chanson de l’été
Et tout le monde de boire
Tout le monde de trinquer
C’est un très joli soir
Un joli soir d’été
Et les deux escargots
S’en retournent chez eux
Ils s’en vont très émus
Ils s’en vont très heureux
Comme ils ont beaucoup bu
Ils titubent un petit peu
Mais là-haut dans le ciel
La lune veille sur eux.

Jacques PRÉVERT Paroles 1945 ©1972 Editions Gallimard

Pour réaliser cette anthologie, Jean-Pierre Dahdah a recherché dans toute l’oeuvre de Khalil Gibran, en anglais ou en arabe, ainsi que dans sa correspondance, les joyaux de sa pensée, les passages fulgurants, les textes éclairants, les maximes et adages utiles à notre existence et à notre réflexion.
Cette sélection est articulée selon le plan même de son chef-d’oeuvre, Le Prophète, afin de rester proche des thèmes chers au poète, thèmes majeurs qui l’ont fasciné toute sa vie durant.
Ce recueil nous propose donc les textes essentiels qui nous permettent de mieux comprendre l’originalité profonde de l’inspiration de Khalil Gibran.

Jean-Jacques Goldman, Brouillard, [Album « Démodé »], 1981

Brouillard et matin
Blanches et froides mes mains
Le poids du sac aux épaules

Brumes dans la tête
Les secondes et les gestes
Le froid qui brûle et qui frôle

L’heure n’est pas aux projets, regrets passés, oubliés rêves et délires
Si tu ne sais pas où tu vas, l’habitude est là pour te le dire

Muscle qui fatigue
C’est l’outil qui te guide
Le feu l’acier qui imposent

Douces dans la tête
Des voix, loin, te répètent
Il y a des rêves qu’on ose

L’heure n’est plus aux projets, regrets passés oubliés rêves et délires
La route est là, ton pas claque pour de vrai, pour ne plus revenir

Je prendrai la nationale
Guidé par une évidence
Par une fièvre brutale et je partirai

Je prendrai les pluies du Sud
Pures et lourdes à bras le corps
Les tiédeurs et les brûlures et je renaîtrai
J’écouterai les secondes dans les pays arrêtés
Elles durent tout un monde, une éternité
Et quand j’atteindrai le terme quand le tour sera joué
Je n’aurai jamais plus jamais les yeux baissés

Oublier les visages
Regretter son sourire
Les larmes au coin de ses cils

Savoir briser partir
Pour ne jamais haïr
C’est tellement difficile

L’heure n’est plus aux projets, regrets passés, oubliés rêves et délires
La route est là, ton pas claque pour de vrai pour ne plus revenir

Liberté

Paul Eluard

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Eluard

Poésie et vérité 1942 (recueil clandestin)
Au rendez-vous allemand (1945, Les Editions de Minuit)

Johnny Hallyday, N’en vouloir à personne, texte d’Isabelle Bernal, album « L’attente », 2012

Quand la vie nous envoie
Dans les yeux
La poussière
Dans la peau
La peur
Dans les mains
La sueur
Rester debout

Quand la vie nous envoie
Dans la tête
La colère
Dans le coeur
La peine
Dans le corps
La douleur
Rester debout
Et malgré tout

N’en vouloir à personne
Et jusqu’au bout
Etre encore qui nous sommes
Prendre des coups
Et accepter la somme
De ce qui fait qu’on touche
Le fond et qu’on pardonne
N’en vouloir à personne

Quand la vie nous envoie
Dans les mains
De l’or
Dans les yeux
Le rêve
Dans l’âme
La paix
Etre à genoux

Quand la vie nous envoie
Dans le coeur
L’amour
Dans la peau
L’envie
Dans le corps
La vie
Etre à genoux
Par dessus tout

N’en vouloir à personne
Et être heureux
De c’que la vie nous donne
Et jusqu’au bout
Etre encore qui nous sommes
Tout ce qui fait qu’au fond
De nous un coeur résonne
N’en vouloir à personne

Et malgré tout
N’en vouloir à personne
Et jusqu’au bout
Etre encore qui nous sommes
Prendre des coups
Et accepter la somme
De ce qui fait qu’on touche
Le fond et qu’on pardonne

Et malgré tout
N’en vouloir à personne
Et être heureux
De c’que la vie nous donne
Et jusqu’au bout
Etre encore qui nous sommes
Tout ce qui fait qu’au fond
De nous un coeur résonne
N’en vouloir à personne

N’en vouloir à personne
N’en vouloir à personne

Vêtements

Un jour la Beauté et le Laid se rencontrèrent sur le rivage. Et ils se dirent :  » Allons nous baigner dans la mer.  »
Alors ils se dévêtirent et nagèrent. Au bout d’un moment le Laid revint sur le rivage ; il s’habilla avec les vêtements de la Beauté et poursuivit son chemin.
Et la beauté sortit aussi de la mer, mais ne trouva pas ses habits ; parce qu’elle était trop timide pour rester nue, elle s’habilla avec les vêtements du Laid. Et la Beauté poursuivit son chemin.
Et à compter de ce jour les hommes et les femmes prennent l’un pour l’autre.
Cependant il en est qui ont aperçu le visage de la Beauté, et ils la reconnaissent malgré ses habits. Et il en est qui connaissent le visage du Laid, et ses vêtements ne le dissimulent pas à leurs yeux.

Henri Michaux et Zao Wou-Ki

Dans l’empire des signes

05 décembre 2015 – 10 avril 2016

Explorant une relation à la fois personnelle et artistique, l’exposition s’intéresse à l’écrivain et peintre Henri Michaux (1899-1984) et au peintre Zao Wou-Ki (1920-2013). Arrivé de Chine en France au début du printemps 1948, Zao Wou-Ki rencontra Henri Michaux dès la fin de l’année suivante. Cette relation humaine, qui devait durer jusqu’à la mort du poète, faite d’attention chaleureuse de part et d’autre, fut aussi et surtout une relation artistique. Non seulement Michaux apportait sa « caution » au jeune peintre, mais son œuvre peint et dessiné et celui de Zao Wou-Ki partagent un certain nombre de choix qui mettent en jeu des procédures opératoires : attention aux signes, appétit d’expérimentation, importance du geste, primat du mouvement.

Les pièces exposées viennent principalement du fonds d’éditions rares d’Henri Michaux que possède la Fondation Martin Bodmer, de la collection de Micheline Phankim, ayant-droit de Michaux, de celle de Françoise Marquet, ayant-droit de Zao Wou-Ki, et de celle de Sven Pitseys, bibliophile belge bien connu des amateurs de Michaux. Des prêts ponctuels sont enfin consentis, en Suisse par le Cabinet des estampes du musée d’Art et d’Histoire de la Ville de Genève et par les musées de Winterthur et Locarno, en France par le musée national d’Art moderne (Centre Georges Pompidou) et par le musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Beaucoup de pièces retenues pour l’exposition seront montrées pour la première fois, et leur rassemblement constitue à lui seul un événement.

Commissariat : Bernard Vouilloux et Jacques Berchtold
Scénographie : Stasa Bibic

Par l’auteur du Prophète, 322 maximes sur la liberté, la justice, l’amour, l’art, le temps, l’espace, la guerre, le génie, le bien et le mal, les lois, les valeurs morales, le savoir, le sacré…
Ces aphorismes, que Khalil Gibran notait sur des bouts de papier au fil de son inspiration, nous livrent la quintessence de la pensée du grand poète et philosophe du Liban.

Jacques Prévert, Le cancre, recueil « Paroles », 1946

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

Véronique Sanson, Indestructible, album « Indestructible », 1998

Dans les antichambres obscures
On se retourne vers l’enfance
Pour y traquer les blessures
Les raisons de nos souffrances

On devine derrière le mur
La beauté d’un ciel immense
Le pardon d’après l’offense
Et la vie paraît moins dure

Indestructible
On est indestructible
Indestructible
Tout nous paraît possible

On déambule en silence
Dans les couloirs de la peur
On se joue l’indifférence
Dans les rues de la douleur

On continue notre errance
Entre le bien et le mal
Entre l’eau pure et l’eau sale
Mais toujours avec élégance

Indestructible
On est indestructible
Indestructible
Une âme inamovible

Une symphonie de malheur
Un opéra de lassitude
J’voudrais partir avant l’heure
Mais l’altitude
Ça me fait bien trop peur

Indestructible
On est indestructible
Indestructible
Le parfait cœur de cible

Une existence à rêver
D’une éternité d’avance
Puis la mort à tutoyer
Comme une vieille connaissance

Indestructible
On est indestructible
Indestructible
Mais beaucoup trop sensible
Indestructible
Une âme inamovible
Indestructible
Un parfait cœur de cible
Indestructible
Tout nous paraît possible

Indestructible
Tout nous paraît possible
Indestructible
Tout nous paraît possible
Indestructible

Pierre de RONSARD   (1524-1585)

Mignonne, allons voir si la rose

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Johnny Hallyday, Te manquer, texte de Jeanne Cherhal, album « Rester vivant », 2014

Je partirai un soir quand tu m’aimeras encore
Je partirai d’ici pour raviver le feu
Pour tracer de mémoire les contours de ton corps
Je partirai aussi pour le plaisir du jeu

Te manquer, te manquer
Je voudrais te manquer

Je garderai pour toi le plus doux des silences
Je resterai des jours intraçable et muet
Je ferai de ma voix l’écho de mon absence
Et tout cet amour un sentiment parfait

Oui te manquer, te manquer
Je voudrais te manquer

J’inventerai loin de toi un exil volontaire
Mais brisant ma solitude avec des choses de rien
Quelques vers ou le bois d’un arbre centenaire
Que la chaleur du sud aura mis sous mes mains

Oui te manquer, te manquer
Je voudrais te manquer

Je serai l’étranger passant sous ta fenêtre
Je serai l’inconnu au détour d’un sentier
Je serai le danger que tu courras peut être
Je serai devenu ton désir tout entier

Te manquer, te manquer
Je voudrais te manquer

Alors je rentrerai lorsque je serai sur
De t’avoir tant manqué que tu n’en pourras plus
Tu m’ouvriras les bras en moi je te jure
Que tu retrouveras tout ce qui t’avait plu

Je redirai les mots qui te faisaient sourire
Et je te regarderai comme pour la première fois
Je danserai de nouveau dans l’éclat de ton rire
Oui je redeviendrai un mystère quelques fois

Te manquer, te manquer
Je voudrais te manquer
Te manquer, te manquer
Je voudrais te manquer

Francis Cabrel, Elles nous regardent, Album Les beaux dégâts, 2004

Nous, tout petits déjà  durs
Tout dans nos musculatures
Et toutes ces bagarres qu’il nous tarde
Elles, belles, elles nous regardent

Nous, ravis qu’on nous admire
Nous, nos salaires, nos sourires
Et tous ces défauts que l’on farde

Nous, nos trophées, nos armures
Nos mains en dessous des voitures
Et tous ces bars qui nous retardent
Elles, belles, elles nous regardent

Nous, nos envies et nos hormones
Nous, nos treillis verts et jaunes
Nous, devant quand ça bombarde

Saura-t-on jamais ce qu’elles pensent
D’en haut de leurs belles patiences

Est-ce qu’elles nous prennent pour ce qu’on est
Des benêts…
Abonnés aux bonnes manières comme
Les anniversaires fantômes
Des lointains, des touristes
Inconnus chez le fleuriste

Nous, les bobos qui chagrinent
Nous, nos corps à  la médecine
Pour une piqûre, une écharde
Elles, belles, elles nous regardent

Mais nous, jamais dans les cuisines
Nous, confondre vaisselle fine
Avec les verres à  moutarde

Saura-t-on jamais ce qu’elles pensent
D’en haut de leurs belles patiences
Est-ce qu’elles nous prennent pour ce qu’on est
Des benêts…
Abonnés aux bonnes manières comme
Se garer sur les géraniums
Des lointains, des touristes
Inconnus chez le fleuriste

Nous, perdus dans ce mystère
Et puis sans elles, comment faire
Alors…
Toute notre vie on bavarde
D’elles, belles, qui nous regardent

Toute notre vie on bavarde, on bavarde
D’elles, belles, qui nous regardent

Charles Baudelaire, L’albatros, 1859

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Khalil Gibran (1883-1931) est un Libanais de la montagne qui se découvre dans l’exil une passion sans modération pour son pays. C’est un lecteur de la Bible qui parle comme un soufi, un chrétien qui chérit la gloire de l’Islam, un amateur de femmes mûres qui cherche sur le miroir de son oeuvre la pureté de son âme. Le poète Adonis a très bien parlé de lui  » C’est un astre qui tourne seul hors de l’orbite de l’autre soleil qu’est la littérature, dans son acception universelle.  » Il a passé sa vie à écrire et à peindre. Il naît à Bécharré, sous l’occupation ottomane, Bécharré, ses cascades, ses forêts, ses hivers de neige, ses chants galiléens, ses collines plantées de vieux ceps, et  » leurs grappes suspendues comme des lustres d’or « , où il rentrera après trois étapes décisives (Paris, New York, Boston), dans un cercueil en bois de cèdre, pour un dernier et triomphal hommage. Alexandre Najjar, son dernier biographe, présente ce volume d’Oeuvres complètes – dont la plus grande partie a été traduite de l’arabe et de l’anglais par Jean-Pierre Dahdah – et l’enrichit d’un  » Dictionnaire Gibran « .
Nous découvrons par ces textes une existence étrange, plus méditative qu’active, hantée par l’idée de la purification intérieure et dont les événements semblent s’enchaîner pour imaginer ce livre resté unique, Le Prophète (publié ici dans la magnifique traduction de Salah Stétié), construit comme un livre sacré.  » C’est le plus grand pari de ma vie. Tout mon être est dans Le Prophète. Tout ce que j’ai fait avant […] n’était qu’une période d’apprentissage.  » Le petit prince oriental en exil s’est glissé dans la peau d’un messie. Il est animé d’une puissance et d’une fraîcheur singulières. Ses mots ont baigné dans les eaux de deux sources, jaillies d’Orient et d’Occident, de l’écriture et de la parole, de l’exil et du pays perdu ; et par ondoiements divers touchent la rive sans fin de l’universel.

Daniel Rondeau

Les bijoux (1857)

Charles Baudelaire

La très-chère était nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j’aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d’aise
A mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté,
D’un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

Et la lampe s’étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu’il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d’ambre !

«Ici, le désir de peinture d’un poète a rencontré le désir de poème d’un peintre. Zao Wou-Ki et René Char s’y entretiennent. L’un et l’autre ont exprimé souvent ces quêtes complémentaires, René Char avec Georges Braque, avec Joan Miró, avec Giacometti, avec Vieira da Silva et Zao Wou-Ki avec Henri Michaux, avec Yves Bonnefoy, avec Roger Caillois, exemples parmi tant d’autres. Des étincelles splendides se sont constellées dès avant cette brassée de tisons éclatants.

Aphorismes
Georges Moustaki, texte de Sri Aurobindo
Album « Les amis de Georges », 1974

Quand nous avons dépassé les savoirs
Alors nous avons la connaissance
La raison fût une aide
La raison est l’entrave

Quand nous avons dépassé les velléités
Alors nous avons le pouvoir
L’effort fût une aide
L’effort est l’entrave

Quand nous avons dépassé les jouissances
Alors nous avons la béatitude
Le désir fût une aide
Le désir est l’entrave

Quand nous avons dépassé l’individualisation
Alors nous sommes des personnes réelles
Le moi fût une aide
Le moi est l’entrave

Quand nous dépasserons l’humanité
Alors nous serons l’homme
L’animal fût une aide
L’animal est l’entrave

Quand nous dépasserons l’humanité
Alors nous serons l’homme
L’animal fût une aide
L’animal est l’entrave
L’animal fût une aide
L’animal est l’entrave
L’animal fût une aide
L’animal est l’entrave

Certains livres, rares, tirent leur caractère unique de ce que leur gestation a la dimension d’une vie humaine tout entière. C’est le cas du Prophète, dont Khalil Gibran eut l’intuition à seize ans, mais qu’il porta en lui durant un quart de siècle. Autrement dit, ce livre singulier à plus d’un titre a accompagné tout le parcours d’homme de son auteur et est le contemporain de toutes ses oeuvres.

C’est dans la composition du Jardin du Prophète que Gibran va épuiser ses dernières forces, et le livre ne paraîtra d’ailleurs que deux ans après sa mort. Au caractère lumineux des paraboles du Prophète a succédé une tonalité plus sombre, plus grave, ne serait-ce que par les thèmes abordés: la séparation, la laideur, la solitude, le temps… La dimension autobiographique est ici plus présente que dans la plupart de ses ouvrages, au point qu’on peut y voir comme une sorte de testament spirituel.

Le mouvement lettré des « Sept Sages de la forêt de bambous » (Zhulin qixian) réunis autour du poète-musicien Xi Kang (223-262) représente par son anticonformisme affiché et sa grande liberté d’esprit le courant « sentimentaliste » (Feng Youlan) mais profond du néo-taoïsme. Xi Kang, issu d’une riche famille, fut élevé dans la plus pure tradition confucéenne, mais se sentant attiré par le taoïsme, il s’adonna à l’art de nourrir le principe vital (yangxing) puis voyagea de 240 à 245, voyages au cours desquels il rencontra des ermites, tels Wang Lie, qui lui enseignèrent des techniques respiratoires. Revenu chez lui, il réunit autour de lui à Shanyang dans le Henan le poète Ruan Ji (210-263) et son neveu Ruan Xian, le poète Liu Ling (221-300), grand amateur de vin et adepte d’un certain naturisme, ainsi que Xiang Xiu (mort en 300), Wang Rong (234-305) et Shan Tao (203-283). Adepte des conversations épurées, ces « lettrés bohèmes » (J. Gernet) cherchent dans l’ivresse l’harmonie avec le monde et l’union avec le Tao. Leur idéal consiste à suivre leurs impulsions et à toujours agir de façon spontanée.

Jean-Christophe Demariaux « Le Tao », éditions du Cerf/Fides, collection « Bref », 1990