Lorsqu’en 1334, la duchesse du Tyrol, Margareta Maultasch, encercla le château d’Hochosterwitz, dans la province de Carinthie, elle savait trop bien que la forteresse, juchée au sommet d’un rocher incroyablement escarpé, dominant la vallée d’une grande hauteur, résisterait à toute attaque de front et ne serait prise que par un long siège. À la longue, la situation des assiégés se fit effectivement intenable : ils étaient réduits à leur dernier bœuf et à deux sacs d’orge. Mais la situation de Margareta devenait également critique, pour d’autres raisons : ses troupes commençaient à s’agiter, le siège semblait devoir durer une éternité, et d’autres expéditions armées se faisaient tout aussi urgentes. C’est alors que le commandant de la forteresse se résolut à une action désespérée qui dut passer pour de la pure folie auprès de ses hommes : il fit abattre le dernier bœuf, remplir sa cavité abdominale des deux derniers sacs d’orge, et ordonna que la carcasse fût ainsi jetée du haut du rocher dans un champ devant le camp de l’ennemi. Lorsqu’elle reçut ce message méprisant, la duchesse, découragée, leva le siège et partit.

Culpabilité excessive, voire monstrueuse, petites manies angoissées, perfectionnisme, sentiment d’être forcé à toucher, à laver, à vérifier, idées horribles qu’on redoute de mettre en œuvre malgré soi, ces symptômes, que la psychiatrie qualifie aujourd’hui d’obsessions-compulsions, n’ont pas toujours existé. Pierre-Henri Castel raconte ici comment toutes ces souffrances, souvent secrètes, se sont compliquées à mesure que la conscience morale devenait la valeur suprême de l’individu occidental.  Des « scrupules religieux » au début du XVIIe siècle à l’invention par Freud de la « névrose obsessionnelle », il retrace, telle une épopée morale, la douloureuse naissance de notre intériorité.

Pierre Henri-Castel est directeur de recherches au CNRS (Paris Sciences et Lettres, Institut Marcel Mauss, EHESS – Laboratoire interdisciplinaire d’études sur les réflexivités, LIER). Ses travaux portent sur l’histoire et l’épistémologie de la médecine mentale, la philosophie de l’esprit et l’anthropologie sociale. Membre de l’Association lacanienne internationale (ALI), il exerce la psychanalyse à Paris.