Un jour, une mère amena son fils auprès du Mahatma ; elle voulait que Gandhi lui dise  de cesser de manger du sucre ; Gandhi conseilla simplement à la mère de revenir avec  son fils la semaine suivante ; elle se présenta donc à nouveau avec le garçon au terme  du délai indiqué, et Gandhi s’adressa à celui-ci :
« Arrête de manger du sucre, mon enfant. »
Et le garçon obéit.
Un mois plus tard, la mère revint et questionna :
« Mon fils a bien obéi à vos paroles, mais, est ce que vous ne pouviez pas le lui dire la première fois que je suis venue ?
– Madame, une semaine plus tôt, je mangeais encore du sucre »

Le maître se promène dans le potager en compagnie de trois disciples après une longue séance de méditation, quand tout à coup, le plus jeune se dirige vers les salades, et écrase sous sa semelle une limace.

Le deuxième disciple, sourcils froncés lui dit :  » Tu as eu tort d’écraser cette limace, car quand bien même il s’agit d’un animal très primaire, c’est néanmoins une forme de vie, et la vie est sacrée et doit donc être respectée.  »
Et se tournant vers le maître :  » N’est-ce pas maître ?  »

Et le maître lui répond :  » Oui, tu as raison.  »

Le premier disciple, réagissant avec verdeur, lui rétorque :  » Sans doute cette limace est respectable, mais elle mange nos salades, et ces salades sont notre seule source d’alimentation en cette saison.

J’ai donc bien agit en défendant une vie plus évoluée que celle de cette limace : la notre.  »
Et se tournant vers le maître :  » N’est-ce pas maître ?  »

Et le maître lui répond :  » Oui, tu as raison.  »

Intervient alors le troisième disciple, plus mûr et plus avancé dans l’étude des processus mentaux :  » Mais maître, le deuxième disciple vous a dit une chose, et vous lui avez répondu qu’il avait raison.

Puis le premier disciple vous a dit le contraire, et vous lui avez aussi dit qu’il avait raison. Or on ne peut pas donner raison à une chose et en même temps à son contraire !?  »

Et le maître lui répondit :  » Oui, tu as raison. « 

Peut-on, après Freud, rien du continent intérieur ou presque ne nous restant obscur, faire de son exploration oeuvre littéraire ? Peut-on, après Voltaire, Borgès et Lovecraft, écrire encore des contes ? Les textes qui suivent pousseront peut-être les lecteurs à se poser des questions, tout en les divisant, je l’espère, sur les réponses.
Un dernier mot : la psychanalyse devient de nos jours pédante, prêchante, artificieuse et triste.
Sans doute parce qu’elle demeure pour moi chose sérieuse à pratiquer, me fournit-elle, le reste du temps, d’infinies occasions de rire, ou de rêver.
Didier Anzieu

Christian Bourgois, 1975.
Nouvelles éditions revues et augmentées : Collection Psychopée, Clancier Guenaud, 1987, Apsygée, 1990, Les Belles lettres/Archimbaud, 1995.

Suite à d’étranges rêves, le Roi d’un pays lointain, conseillé par son Sage et son Bouffon, décide de convoquer le premier Grand Tournoi de la Vérité. Les concurrents sont des athlètes de haut niveau ; leurs disciplines sont l’athéisme et les grandes religions du monde. A la recherche de la Beauté éternelle et de la Sagesse véritable, ils mettront tout en œuvre pour se dépasser et communiquer le meilleur d’eux-mêmes.

Mais que se passe-t-il quand un juif, un chrétien, un musulman, un hindou, un bouddhiste et un athée se rencontrent ?

Qui sortira vainqueur de cette compétition ?

Une fable brillante et pleine d’humour, où les religions sont au cœur d’un récit passionnant.

Le peintre et l’empereur

Un Fils du Ciel, dont l’histoire n’a pas retenu le nom, avait fait venir dans son palais le peintre le plus réputé de son empire. C’était un homme sans âge qui vivait dans un ermitage accroché aux flancs d’une montagne farouche. L’empereur lui commanda une fresque pour ses nouveaux appartements. Il voulait qu’y soient représentés deux dragons, l’un bleu et l’autre jaune, symbole des deux énergies primordiales dont l’union engendre l’harmonie céleste.

Le peintre promit de réaliser son chef-d’œuvre, d’y mettre la quintessence de son art, mais posa ses conditions : du temps, des vivres et des fournitures illimitées. Puis l’artiste reprit le chemin de son ermitage.

Les mois passèrent, pendant lesquels les caravanes charriaient vers le refuge du peintre provisions, torches, pinceaux, poudres d’or et de couleurs. Un an s’était écoulé et l’artiste n’avait toujours pas quitté sa retraite. L’empereur enrageait à chaque fois qu’il passait devant le mur désespérément vide. Il envoya un message au peintre, le sommant de venir au plus vite achever son travail. Mais l’artiste lui fit parvenir une lettre où il demandait, avec toutes les formules de politesse d’usage, un délai, et des fournitures supplémentaires. Il avait encore besoin d’un peu de temps car il approchait du but, il était sur le point de repousser les limites de son art. Intrigué, l’empereur accepta.

Six autres mois passèrent et, ne pouvant plus supporter le mur blanc qui semblait le narguer, le Fils du Ciel le fit recouvrir d’une immense tenture. Trois ans s’étaient écoulés quand le peintre, que l’empereur avait presque fini par oublier, refit son apparition à la cour. La tenture fut retirée et l’artiste peignit la fresque. Quand elle fut terminée, l’empereur vint contempler ce chef-d’œuvre tant attendu. Il découvrit alors avec stupéfaction deux espèces de zigzags grossièrement esquissés, l’un bleu et l’autre jaune. Cela ressemblait vaguement à deux calligraphies ! Et ce n’était même pas les idéogrammes du dragon ! Le visage impérial revêtit tour à tour le masque de la stupéfaction, le rictus de l’indignation pour exploser en grimace de colère. Et Sa Majesté, furibonde, fit jeter en prison le peintre qui s’était si bien moqué d’elle et dont l’entretien fort long avait fini par coûter cher.

L’empereur avait fait installer son lit face à la fresque car il avait souhaité contempler le chef d’œuvre en s’endormant. C’était plutôt raté mais, épuisé par tant d’émotions, il n’eut pas le courage de faire déplacer sa couche et s’y allongea, tournant résolument le dos à l’odieux gribouillage !

Au plus profond de la nuit, des rugissements réveillèrent le maître de la Chine. Celui-ci se tourna vers la fresque et, dans la pièce tout embrasée par un clair de lune, il crut voir deux éclairs, pareils à des dragons, l’un bleu et l’autre jaune. Ils s’affrontaient, s’enlaçaient, se repoussaient, échangeaient leurs places en une danse infinie.

Le lendemain, à l’aube, l’empereur fit sortir le peintre de son cachot pour qu’il lui explique sa vision nocturne. Le vieil artiste sourit et lui dit que la réponse se trouvait dans son ermitage.

Après avoir longtemps chevauché jusqu’à la montagne farouche, puis grimpé un sentier qui serpentait le long d’un précipice vertigineux, le peintre fit entrer l’empereur dans sa cabane adossée à la paroi rocheuse. Au fond de la cahute s’ouvrait la bouche béante d’une caverne qui pénétrait dans les entrailles de la montagne. Le peintre alluma une torche et guida le Fils du Ciel dans l’obscurité. Sur les parois, tout près de l’entrée, étaient peints des dragons bleus et jaunes comme l’empereur les avait tant espérés, avec tous les détails les plus réalistes, les écailles luisantes, les griffes acérées, les naseaux fumants… Mais à mesure que la torche s’enfonçait dans les profondeurs, elle réveillait des images de plus en plus épurées pour aboutir à de simples lignes de force. Il ne resta plus à la fin que l’essence vibrante des dragons, les énergies primordiales figurées par les mêmes traits de couleurs que ceux tracés sur la fresque.

Alors l’empereur prit chaleureusement les mains du vieux peintre et lui sourit, tout émerveillé d’avoir marché à son tour dans les pas de l’artiste, au coeur de la montagne farouche.