– 30 – 

Celui qui aide le maître des hommes par le Tao ne (doit pas) subjuguer l’empire par les armes.
Qui qu’on fasse aux hommes, ils rendent la pareille.
Partout où séjournent les troupes, on voit naître les épines et les ronces.
À la suite des grandes guerres, il y a nécessairement des années de disette.
L’homme vertueux frappe un coup décisif et s’arrête.
Il n’ose subjuguer l’empire par la force des armes.
Il frappe un coup décisif et ne se vante point.
Il frappe un coup décisif et ne se glorifie point.
Il frappe un coup décisif et ne s’enorgueillit point.
Il frappe un coup décisif et ne combat que par nécessité.
Il frappe un coup décisif et ne veut point paraître fort.
Quand les êtres sont arrivés à la plénitude de leur force, ils vieillissent.
Cela s’appelle ne pas imiter le Tao. Celui qui n’imite pas le Tao ne tarde pas à périr.

« Dictionnaire freudien » parce que, de même que l’inconscient est une découverte de Freud, la psy­chanalyse est sa création. Tous les concepts qui s’y rencontrent sont, de fait, des concepts freudiens, seraient-ils récents.
D’usage aisé pour l’analyste comme pour l’étudiant, voire le lecteur curieux, ce dictionnaire est un outil universel, utilisable tant pour des tâches aussi simples que de retrouver une référence de Freud, que complexes (préparer un livre sur l’un de ses concepts). C’est pourquoi les différentes parties de chaque article (la définition proprement dite ; une mise en situation historique, linguistique et culturelle ; le suivi de la notion dans le texte freudien ; les questions et enjeux qu’elle peut susciter) sont immédiatement repérables par leurs présentations distinctes. Les passages des textes de Freud évoqués (et bien évidemment les citations) sont référés en notes, avec précision, leurs paginations données dans l’édition française « commune », dans les Œuvres complètes de Freud en français et dans le texte allemand des Gesammelte Werke.
En reprenant les évolutions dans la pensée freudienne des notions et des concepts, à travers plus de cent entrées, ce dictionnaire offre une occasion de redécouvrir la pensée de Freud — et aussi, au gré de chacun et pour lui-même, de la réinventer.

– 29 – 

Si l’homme agit pour gouverner parfaitement l’empire, je vois qu’il n’y réussira pas.
L’empire est (comme) un vase divin (auquel l’homme) ne doit pas travailler.
S’il y travaille, il le détruit ; s’il veut le saisir, il le perd.
C’est pourquoi, parmi les êtres, les uns marchent (en avant) et les autres suivent ; les uns réchauffent et les autres refroidissent ; les uns sont forts et les autres faibles, les uns se meuvent et les autres s’arrêtent.
De là vient que le saint homme supprime les excès, le luxe et la magnificence.

Jeune au regard de la science et de la philosophie, la psychanalyse a néanmoins un passé et, plus encore, un présent fait d’une pratique et d’horizons théoriques.
De l’analyse de l’adulte à celle de l’enfant, la pensée de Freud (1856-1939) montre sa force inventive et sa capacité d’évolution face aux difficultés et aux questionnements qui surgissent de la relation analytique et, plus largement, des grands séismes politiques du XXe siècle.
Les entretiens présents ne s’adressent pas d’abord aux psychanalystes. En interrogeant la réflexion et la pratique clinique d’une psychanalyste en exercice, ils s’efforcent d’indiquer le travail de l’analyse à qui n’est pas familier de la pensée de Freud. Ils disent, dans une langue ouverte, l’histoire et la diversité des enjeux d’une œuvre qui demeure l’une des plus grandes affaires intellectuelles de notre temps.
Faire droit à la psychanalyse, c’est faire droit à une manière complexe de voir l’individu et à une manière de voir autrement le monde.

– 28 – 

Celui qui connaît sa force et garde la faiblesse est la vallée de l’empire (c’est-à-dire le centre où accourt tout l’empire).
S’il est la vallée de l’empire, la vertu constante ne l’abandonnera pas ; il reviendra à l’état d’enfant.
Celui qui connaît ses lumières et garde les ténèbres, est le modèle de l’empire.
S’il est le modèle de l’empire, la vertu constante ne faillira pas (en lui), et il reviendra au comble (de la pureté). Celui qui connaît sa gloire et garde l’ignominie est aussi la vallée de l’empire.
S’il est la vallée de l’empire, sa vertu constante atteindra la perfection et il reviendra à la simplicité parfaite (au Tao).
Quand la simplicité parfaite (le Tao) s’est répandue, elle a formé les êtres.
Lorsque le saint homme est élevé aux emplois, il devient le chef des magistrats. Il gouverne grandement et ne blesse personne.

La psychanalyse a révolutionné la manière de concevoir le symptôme. Tandis que du point de vue médical le symptôme n’est qu’un écart pathologique vis-à-vis de la norme, Freud a su reconnaître en lui un compromis résultant d’une conflictualité psychique. En découvrant qu’une satisfaction sexuelle se joue toujours à l’ombre du désagrément subjectif, Freud a pu sortir de l’opposition entre le normal et le pathologique et tirer le fil de l’analogie processuelle entre le symptôme, le rêve et les actes manqués.
Le symptôme est un point de départ fécond de la cure, il s’inscrit d’emblée dans la dynamique transféro-contre-transférentielle. La psychanalyse a donc pour effet de « valoriser » le symptôme, d’en faire une création du sujet inconscient dont la signification est à la fois individuelle et intersubjective.
La tendance actuelle serait de mesurer l’efficacité thérapeutique à la capacité de faire disparaître les symptômes perturbateurs en éludant leur signification subjective. Il importe d’autant plus de faire valoir la portée de l’écoute psychanalytique des symptômes dans ses différentes dimensions, non pas pour se satisfaire de leur persistance, mais pour articuler leur existence à des réalités psychiques singulières et travailler à la possibilité d’autres modalités créatives, moins coûteuses psychiquement.

– 27 –

Celui qui sait marcher (dans le Tao) ne laisse pas de traces ; celui qui sait parler ne commet point de fautes ; celui qui sait compter ne se sert point d’instruments de calcul ; celui qui sait fermer (quelque chose) ne se sert point de verrou, et il est impossible de l’ouvrir ; celui qui sait lier (quelque chose) ne se sert point de cordes, et il est impossible de le délier.
De là vient que le Saint excelle constamment à sauver les hommes ; c’est pourquoi il n’abandonne pas les hommes.
Il excelle constamment à sauver les êtres ; c’est pourquoi il n’abandonne pas les êtres.
Cela s’appelle être doublement éclairé.
C’est pourquoi l’homme vertueux est le maître de celui qui n’est pas vertueux.
L’homme qui n’est pas vertueux est le secours de l’homme vertueux.
Si l’un n’estime pas son maître, si l’autre n’affectionne pas celui qui est son secours, quand on leur accorderait une grande prudence, ils sont plongés dans l’aveuglement. Voilà ce qu’il y a de plus important et de plus subtil !

La journée tragique où Anne Dufourmantelle a sauvé le fils de Jean-Philippe Domecq

C’était il y a un an, le 21 juillet 2017, à Ramatuelle. La philosophe d’ « Eloge du risque » y a laissé la vie. L’écrivain de « Sirènes, sirènes » lui paie sa dette.

Sigmund Freud et Romain Rolland ont entretenu de 1923 à 1936 et ne se sont rencontrés qu’une fois. Au fil d’échanges aussi sobre qu’intenses, ils abordent des thèmes tels que la nature de la croyance et l’origine du sentiment religieux – Freud se considérait comme un « juif athée » face à son ami, chrétien sans Église, et le malaise dans la civilisation, qui les préoccupait l’un et l’autre après les massacres de la première guerre mondiale qui précédèrent la montée des totalitarismes et la menace d’un nouveau conflit.
Si le courant passe entre ces deux créateurs fort différents, c’est que des affinités latentes les rapprochent, comme leur stature de héros romantiques et un lien commun avec Goethe et les romantiques allemands. Mais plus encore, en sourdine, un deuil qui les a affectés l’un et l’autre dans l’enfance.
Freud admirait en Romain Rolland l’intellectuel engagé qui défendait les valeurs de la civilisation en dénonçant l’absurdité de la guerre de 1914-1918 et en s’opposant à Hitler. Mais il était plus lucide sur les illusions idéologiques de son ami qui, dans sa période de soutien à l’URSS, oubliera sa dénonciation du totalitarisme stalinien et s’éloignera momentanément de Freud, confirmant ainsi les ambivalences et les impasses de ce passionnant dialogue qui éclaire l’œuvre entière.

– 26 –

Le grave est la racine du léger ; le calme est le maître du mouvement.
De là vient que le saint homme marche tout le jour (dans le Tao) et ne s’écarte point de la quiétude et de la gravité.
Quoiqu’il possède des palais magnifiques, il reste calme et les fuit.
Mais hélas ! Les maîtres de dix mille chars se conduisent légèrement dans l’empire !
Par une conduite légère, on perd ses ministres ; par l’emportement des passions, on perd son trône.

Le 22 mai 1933 meurt, à 60 ans, Sandor Ferenczi, psychanalyste hongrois. De cet homme, son ami et son analysant, Freud lui-même écrira, quatre ans après sa mort, qu’il était devenu de par l’analyse un frère aîné sans reproche, un maître bienveillant promoteur de jeunes talents, ajoutant qu’il était l’ami et le professeur de ses présumés rivaux. Dans l’hommage qu’il lui rendait pour son cinquantième anniversaire, le maître viennois disait que ses articles avaient fait de tous les analystes ses élèves et qu’à lui seul il valait toute une société d’analystes.
Dans ses lettres, il se plaisait à l’appeler son paladin, son grand vizir secret. Il est vrai que Ferenczi a beaucoup écrit, enseigné, cherché, trouvé et cherché encore ; il a fondé l’Association internationale de psychanalyse et fut titulaire en Hongrie de la première chaire de psychanalyse. Et pourtant, à sa mort, il est vilipendé, on le dit égaré par la maladie ; Freud lui-même lui fait d’amers reproches et la postérité l’a, pendant un temps, oublié.
En France, dans les années 1950, l’on ne disposait pas de traductions de l’oeuvre de Ferenczi et les analystes ne connaissaient de lui que ce que l’on en chuchotait. Il aura fallu attendre quarante ans pour que son oeuvre commence à être traduite en France et encore un peu plus de temps pour que les quelque 1200 lettres échangées entre Sigmund Freud et Sàndor Ferenczi puissent être traduites et publiées.
Alors, qui était ce Hongrois, à la fois si proche et si étranger ? Que représentait-il de si dangereux pour les psychanalystes, ses contemporains qui l’ont étouffé et de si précieux pour nous, ses successeurs qui ont enfin la possibilité de le lire ?

Le personnage de Sàndor Ferenczi est resté longtemps en marge bien qu’on la considérât paradoxalement comme une pierre de touche de la psychanalyse. Seuls une crise ou un remous de la collectivité psychanalytique poussaient au questionnement de ses oeuvres et de ses positions institutionnelles.
Le livre de Martin Stanton offre un résumé de l’oeuvre et de la vie de S. Ferenczi en recentrant les questions autour du trauma originaire, de la séduction et de ses effets d’après coup : des questions qui ne surgissent pas avec le célèbre texte de 1932 « Confusion de langue entre enfant et adulte » mais sont en place dès ses premières recherches.
L’auteur donne d’abord une coupe chronologique de la vie de Ferenczi où on le retrouve avec S. Freud, M. Klein, G. Groddeck ; avec Otto Gross, Otto Rank, Clara Thompson, Poul Bjerre, etc. Il propose ensuite de suivre les efforts de Ferenczi à représenter par des images, analogies et allégories voire des projets visionnaires, les tensions du mouvement psychanalytique, du processus analytique, de la séance même, usant lui même de l’analogie de l’amour… Certaines formulations biologisantes étranges et baroques de la théorie ferenczienne (la dimension bio-phylogénétique « thalassique » de la vie sexuelle, la fonction de la vésicule téléplastique, le refuge tératomique) comme les innovations techniques apparaissent comme autant de tentatives passionnantes et passionnées pour théoriser la question du trauma. Destiné à réparer la méconnaissance dans laquelle le public anglais tient l’oeuvre de Ferenczi, ce petit livre rend aussi hommage au premier professeur de psychanalyse européen.

Jules Michelet, Sous les mers
Jean-Claude Lavie, Excellence paradigmatique de la scène primitive
Robert Pujol, La scène primitive : à revoir
Danielle Margueritat, Quand Freud écoute aux portes…
Michel Gribinski, À l’italienne
Philippe Lacoue-Labarthe – Jean-Luc Nancy, Scène
Jean-Loup Rivière, Le chameau, l’ours et la belette
Edmundo Gómez Mango, Le retable des merveilles
Guy Fihman, Sur les scènes animées des ciné-rêves de Grandville
Joyce McDougall, Scènes de la vie primitive
Dominique Suchet, Les choses dernières
Catherine Chabert, Scènes de coups
Jacqueline Carroy, Immaculées conceptions
Vladimir Marinov, L’inconscient est idiot
Aline Petitier, Le roman Guermantes
Guy Rosolato, Les fantasmes originaires et leurs mythes correspondants
Patrice Bidou, Des animaux imparfaits : une théorie infantile de l’origine
Daniel Arasse, Petit pinceau deviendra grand

Varia, XVII :
Christian Bobin, Le thé sans thé
Jacques André, Autres bruits
François Gantheret, Pléthore
Marcel Battu, Une, deux, gauche, droite
Liudvika Tamulionyté, En regardant les yeux des femmes
Michel Gribinski, Qu’est-ce qu’un ersatz?
J.-B. Pontalis, Selon les saisons, selon les jours

La douceur est une énigme. Incluse dans un double mouvement d’accueil et de don, elle apparaît à la lisière des passages que naissance et mort signent. Parce qu’elle a ses degrés d’intensité, parce qu’elle a une force symbolique et un pouvoir de transformation sur les êtres et les choses, elle est une puissance. En écoutant ceux qui viennent me confier leur détresse, je l’ai entendue traverser chaque expérience vécue. En méditant son rapport au monde, il apparaît que son intelligence porte la vie, la sauve et l’accroît.